vendredi 16 septembre 2016

Cash investigation : Leçons de lobbying ?

Abstract : Le lobbying a mauvaise presse. L'émission Cash investigation en a fait sa cible en s'intéressant à l'industrie agroalimentaire. On y voit les deux faces du lobbying : la plus sombre, celle où des scientifiques acceptent contre rémunération d'avancer masquer, de tromper, de déstabiliser. Celle, acceptable et logique, où l'on voit des industriels défendre auprès des parlementaires leur point de vue. Mais par l'amalgame et la scénarisation auxquels l'émission se livre, les deux approches sont frappées du même sceau de l'infamie.
C'est oublier d'autres vecteurs d'influence : la presse ou les associations elles-mêmes qui en font un usage aussi fréquent qu'efficace.  D'ailleurs, n'ont t'elles pas plus d'influence que l'industrie ? Ne seraient-elles pas les inspiratrices d'un fameux article 7 de la loi Sapin 2, votée en juillet 2016 en première lecture à l'Assemblée nationale  qui stigmatise et place sous étroit contrôle ce lobbyiste, ainsi diabolisé ? 

En France, le lobbying a mauvais presse. 

Il est pourtant l’un des 3 volets de l’intelligence économique avec la veille et la sécurité. L’IE n’est elle-même pas beaucoup mieux lotie au plan de la réputation et cela bien injustement : maîtriser l’information stratégique est indispensable à toute entreprise qui veut prospérer. Et c’est possible sans contrevenir à la loi ni se comporter de manière déloyale.

C’est ce lobbying qu’a choisi de cibler Elise Lucet ce mardi. A partir du thème « L'industrie agroalimentaire : business contre santé » (que l'on peut revoir ici), le magasine Cash investigation diffusé mardi et suivi par près de 3 millions de personnes, a voulu démontrer comment l’influence s’exerçait, s’appuyant sur deux exemples sans lien entre eux :

  • L’utilisation du sel nitrité dans le traitement de la charcuterie industrielle.
  • L’étiquetage nutritionnel des aliments.

Ce faisant, l’émission a procédé par amalgame - ce qui lui arrive parfois... Jugeons-en :

La face sombre du lobbying :


La journaliste nous emmène d’abord dans une intéressante enquête aux Etats-Unis où l’on voit, sous l’ère Reagan, un industriel de l’agroalimentaire intégrer comme Secrétaire d'Etat l’administration fédérale et soutenir l’usage du sel nitrité qui était alors déjà mis en cause pour ses conséquences néfastes sur la santé. 

Mais surtout dans laquelle des scientifiques sont convaincus d’avoir été payés pour rédiger des contre-rapports visant à discréditer des travaux démontrant l’existence de ces risques pourtant réels. L’un d’eux, interviewé, est habilement conduit à la confession par la journaliste : il sait avoir agi contre toute éthique, ne servant aucune vérité scientifique. Il reconnaît d'ailleurs, sincèrement contrit, avoir instillé le doute sur la réalité du risque dans un rapport rédigé pour le compte de l’organisation professionnelle qu’il l’a payé.

Voilà pour la face sombre (1) du lobbying : avancer masqué, tromper, déstabiliser... Mais le lobbying n'est pas que cela !

(1) Ajout consécutif aux révélations de l'affaire des "Bahamas Leaks" (voir cet article du Monde) :
On imagine le rôle qu'a pu jouer l'ancienne commissaire européenne à la concurrence, Neelie Kroes, lorsque l'Union européenne a débattu des questions concernant les sociétés offshore et les paradis fiscaux... On est là dans la face la plus sombre ce que peut être l'influence. Ou plus précisément le trafic d'influence... Ce qui n'est pas la même chose !

La face claire : influence, think tank et représentants d'intérêts


C'est celle qui reste dans l’esprit originel du lobbying : lobby, vient du terme anglais couloir, le couloir d'accès à la Chambre où le citoyen pouvait venir alerter - et influencer - son député sur une question qui le concernait).  tel qu’il peut se concevoir, tel qu’il est admis par la loi.

Dans le cas soulevé par Cash investigation, l’industrie agroalimentaire craint logiquement l’information nutritionnelle par le code « Nutriscore », dit 5C pour 5 couleurs, de vert à rouge.


Reconnaissons que le « feu orange » ou le « feu rouge » n’invite pas à l'achat. Au nom d’une information claire du consommateur, c’est pourtant l’option retenue par le Haut conseil de la santé publique qui, en pourfendeur du gras, du sucre et du sel est dans sa logique institutionnelle.

Sachant la ministre de la santé favorable à cette option, les lobbyistes mobilisés par les industriels ont naturellement conduit des actions d’influence - ou de contre-influence si l’on regarde cela de leur point de vue. Non pour refuser toute information du consommateur (qui de toute façon existe déjà). Mais simplement pour la rendre moins anxiogène. 

On le sait, le saucisson ou les chips, ce n’est pas bon pour la santé ! Pas plus que la pâte de cacao et d’huile de palme ou les bonbons !! Alors, les industriels proposent au moment du vote de la loi de préparer des argumentaires visant à soutenir une alternative qui n’a rien de choquante :

Ces propositions permettent aux députés de les intégrer à leurs amendements s’ils y sont favorables. Cette démarche n’a rien de malhonnête. Elle est autorisée par la loi (autant que le représentant d’intérêt est déclaré comme tel et figure dans la liste de chacune des assemblées). On parle dans ce cas de lobbying normatif.

Il ne s’agit pas de manipuler, encore moins de tromper. Il s’agit d’argumenter en sa faveur auprès de la représentation nationale pour espérer convaincre. 

L'alternative proposée : Nutri-Repère


La démarche repose sur l'idée que le consommateur, qu’on peut imaginer normalement intelligent, est capable de comprendre une information chiffrée représentée en pourcentage… Mais sans ce fameux rouge inquiétant qui renvoie bien évidemment aux notions de danger et d’interdiction, aux antipodes de tous les principes commerciaux.

Hors de tout jugement de valeur sur chacun des étiquetages, la démarche est celle d’une action d’influence normale, qui dans une démocratie doit être comprise et acceptée. 

S'agissant d'influence, les associations de consommateurs, celles acquises aux questions de santé ou les associations écologistes disposent des mêmes droits qui leur permettent d’alerter la représentation nationale - et l’opinion publique - sur leurs propres positions. Ce qu’elles ne manquent d’ailleurs pas de faire et tant mieux pour la démocratie. 

Avec en plus l’appui d’une presse souvent plus acquise à leur cause qu’à celle de l’industrie et plus généralement des entreprises, qui sont pourtant nos emplois.

Cash investigation, vecteur d'influence... 

Or, en présentant dans la première partie de l'émission l'influence sous un angle extrêmement négatif, à juste titre pour ce volet de l'émission, la seconde partie sur l'étiquetage suggère que la démarche est d'un point de vue moral du même ordre. C'est là qu'est l'amalgame, adroit et scénarisé. Qu'on ne détecte que si l'on est un peu éclairé sur la question. 

Pourtant, même Cash investigation sait mener de très efficaces actions d’influence auprès de nos députés : 

Rappelons-nous : Elise Lucet a pesé de tout son poids médiatique lors du débat sur le secret des affaires à l’Assemblée Nationale. En 2014, la proposition de loi, qui réunissait des députés de la majorité comme de l’opposition, devenue amendement à la loi Macron en 2015, a fini par être écartée sous la pression très forte qui avait été habillement orchestrée (sur le thème d’une sorte de théorie du complot « des puissances de l’argent » contre le droit d’informer et d'alerter, auquel l’option publique s’était montrée sensible). C'est en fin de compte le Parlement Européen qui a finalement voté en avril 2016, à une très large majorité (503 pour - 131 contre), un règlement protégeant les intérêts des entreprises européennes auxquelles on donne enfin les moyens juridiques de protéger leur secrets (voir le texte complet et sa résolution ici). Non contre la presse, dont le texte reconnaît aussi les droits, mais contre les prédateurs de toute nature qui cherchent à déstabiliser leurs concurrents ou à les piller.

Un reportage sur les lobbyistes qui tombe à pic !


C'est le même combat et peu s'en faut les mêmes acteurs, chevaliers blancs de la transparence, qui ont inspiré l'article  7 de la loi Sapin 2, votée en juin en première lecture par l'Assemblée nationale : Il a pour but de contraindre toute personne, organisation, entreprise... qui entretient un échange avec les pouvoirs publics ou la représentation nationale en vue de défendre ses intérêts de s'enregistrer auprès de la Haute autorité de la vie politique, le plaçant de fait sous le contrôle de 7 institutions ! (voir à ce sujet l'article d'Alain Juillet dans Les Echos) Ce sont les lobbyistes qui sont en ligne de mire. Ce projet de loi, discuté au Sénat pratiquement au moment du reportage, n'est pas au terme du processus législatif.  Mais il sera intéressant d'en regarder l'évolution (en comparant parallèlement les dispositions relatives à la protection des lanceurs d'alerte). Derrière tout cela, il y a un autre combat - certains parlent même de guerre : celle de l'information qui est la clé de la compétitivité d'une entreprise.

Tout ce qui vient  handicaper notre tissu économique national est une opportunité pour les concurrents à l'international. Nos entreprises ne gagneront pas la course avec des semelles de plomb ! Sans compter que tous ces handicaps sont autant d'épouvantails pour celles qui souhaiteraient installer leurs centres de décision en France (une tendance lourde que reprenait en mai le Figaro dans un article "Londres écrase Paris sur les nouveaux sièges sociaux").







Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire