mercredi 1 février 2017

Les biais cognitifs, pires ennemis du veilleur (Part. II)

Veille et altération du jugement : les biais cognitifs en cause


J’avais traité dans un précédent article les principaux biais cognitifs auxquels le veilleur est exposé. Il doit bien en connaître les mécanismes pour s’en prémunir et ainsi assurer un traitement de l’information le plus rigoureux possible. Nous avions abordé le biais de disponibilité, l’ancrage mental, l’effet de halo et l’effet de cadrage, qui affectent le jugement ; mais aussi quelques biais mnésiques qui, eux, affectent la mémorisation. Vous retrouverez l’article ici.

Pour des raisons de format, je n’avais pas traité trois autres biais cognitifs importants : l’effet d’ambigüité, l’effet de dissonance cognitive et le biais culturel. Nous allons en décortiquer les mécanismes de manière à ne pas tomber dans leurs filets. Il en va de la juste appréciation du veilleur... et par suite du résultat final de son travail qui pourrait s’en trouver pollué.

L’effet d’ambigüité : limites et difficulté


Il a été mis en évidence à partir du constat selon lequel on tend à éviter les options pour lesquelles on manque d’information. Le ressort est psychologique : c’est en fait une manière d’éviter la difficulté ou le risque d’échec. En ne traitant pas ce qui nous échappe, on s’évite de devoir prendre conscience de nos limites...

L’effet d’ambigüité guette le veilleur dans ces situations : 

  • au début d’un processus de veille ou d’une nouvelle thématique,
  • lorsqu’il est confronté à un sujet complexe à appréhender, plus encore lorsque la complexité lui apparaît à mesure qu’il avance dans son travail
  • lorsqu’il s’est trouvé sous le coup d’un autre biais cognitif qui l’a empêché de réunir toute l’information utile (c’est connu, les biais cognitifs chassent en bande !!!).

Typiquement, un habile influenceur, un groupe de pression ou la convergence naturelle du plus grand nombre (auquel le web est très sensible) a pu conduire à un effet de cadrage (voir l’article initial). Vous avez ainsi collecté un important volume de données conformes au cadre. Cet effet de saturation, de prépondérance, a noyé d’autres informations majeures (mais plus rares) dans la masse. Elles vous ont échappé ou ont été mal évaluées. L’effet d’ambigüité prend alors le relai de l’effet de cadrage. Parce que vous manquez d’informations, vous risquez d’éviter des options qui pourtant mériteraient d’être explorées !

La parade : en premier lieu, dépolluer l’information lorsqu’on détecte un biais de cadrage : démarche d’influence, processus de masse... Avoir également conscience de cet effet d’ambigüité permet de creuser des options pour lesquelles on manque pourtant d’informations. On peut alors travailler à partir d’hypothèses dont on va regarder en quoi elles peuvent se vérifier. On procède par induction et/ou abduction (raisonnement intuitif duquel on écarte seulement ce qui demeure a priori excessivement improbable –une telle démarche est notamment facilitée par le brainstorming). C’est en quelque sorte la créativité du veilleur, son flair, son intuition... Qu’il devra abandonner pour redevenir factuel dès lors qu’il aura trouvé une ou plusieurs pistes qui lui avaient jusqu’alors échappées (rappelons-nous que c’est parfois parce que d’autres auront voulu les brouiller, par effet de cadrage entre autre).

L’effet de dissonance cognitive : quand la logique nous trompe

Notre cerveau, cet outil puissant, privilégie par dessus tout la logique. Souvent elle nous sauve. Mais parfois elle peut aussi nous perdre. La dissonance cognitive est à l’intelligence ce que l’illusion d’optique est à la vision. Notre cerveau nous trompe pour conserver sa logique. Il ajoute, retire ou réaménage des informations pour réduire la dissonance cognitive. Et comme pour l’illusion d’optique, on est certain d’avoir construit une réalité... Jusqu’à ce que la preuve contraire indiscutable soit apportée. Et souvent on éprouve alors un certain malaise au moment de cette prise de conscience, quant on n’essaye pas de justifier l’erreur d’appréciation par des arguties.

Comment s’en prémunir : 


Bien comprendre le processus, très bien décrit ici, est une manière de s’immuniser : la dissonance cognitive est souvent provoquée par une manipulation préalable de l’information par un tiers (mais il arrive aussi que l’on tisse soi-même la toile dans laquelle on se fait attraper). Pour donner corps et réalité à cette information altérée, le manipulateur va souvent agir sur plusieurs canaux et/ou par étapes. C’est cette scénarisation de l’information qui va permettre de se convaincre de sa pseudo-réalité, alors que tous les éléments ne concordent pas. Le cerveau, sous l’effet de l’influence ou de l’aveuglement, aura en effet gommé les éléments de dissonance. 

Un autre indicateur doit servir d’alerte : avant d’entrer dans le funeste processus de dissonance cognitive, on ressent de manière confuse un état d’inconfort intellectuel, moral lorsque des valeurs sont en jeux voire affectif selon la situation. Il est alors temps de réagir et de vérifier les éléments qui sont en train de se mettre en place. Avec la connaissance du processus, cet indicateur doit nous alerter et nous faire vérifier les informations, les conditions de leur obtention, la ou les sources qui sont à l’origine... Souvent le manipulateur, à défaut la manipulation, est ainsi dévoilé. 

Le biais culturel


Dernier biais cognitif que nous aborderons, le biais culturel. Contrairement aux deux précédents, point de manipulateur à l’horizon. Cette fois, c’est notre identité profonde qui est à l’œuvre : les croyances, les valeurs, les événements créateurs qui ont construit ce que nous sommes. Voilà un terrible biais cognitif que le biais culturel : parce qu’il se confond tout simplement avec nos racines. 

Et pourtant à l’ère de la mondialisation, il important, lorsque l’on fait de la veille, de comprendre au moins partiellement le sens des informations que l’on collecte par rapport à la culture où elles ont pris leur source ou qu’elles ont traversées. 

Pour s’en prémunir, l’humilité sur sa propre culture est sans doute un atout (il se dit que les Français en manqueraient...) L’ouverture à l’autre aussi. Et la connaissance de sa matrice culturelle également. Enfin la conscience des totems de chaque culture, ce à quoi il ne faut pas « toucher », qu’il faut accepter même si on n’en comprend pas bien le sens ou la logique. En une image, faire de la veille en limitant le biais culturel reviendrait en quelque sorte à regarder le monde avec des lunettes de couleurs. Extension du biais culturel, le biais linguistique impacterait aussi notre manière d’appréhender l’information collectée.

Le site de Benjamin Pelletier permet de mieux comprendre la culture de tous les ailleurs et les risques à ne pas la prendre en compte (souvent le contresens culturel ne pardonne pas).  Pour ainsi chausser les bonnes lunettes. Et insérer le filtre culturel qui convient entre son regard et la matière collectée.

Ces différents biais cognitifs montrent qu’un traitement rigoureux de l’information collectée est un véritable défi si ce n’est une gageure. Tout cela renvoie en fait à la subjectivité du veilleur qu’il faut accepter. Mais qui doit être placée sous contrôle (et autocontrôle) de manière à ce qu’elle ne prenne pas les commandes. Ces processus de contrôle et de validation de l’information collectée, l’analyse critique, le doute raisonnable et le travail en équipe sont de bons moyens, avec l’expérience et l’humilité, pour s’en prémunir. Connaître les biais cognitifs aussi. Espérons que ces deux articles y auront contribué !

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