jeudi 31 mars 2016

Risque terroriste et sécurité des entreprises



Cette période d’attentats est propice aux avis d’experts :
Alors que certains affirment que le terrorisme est une nouvelle forme de guerre appelée à durer (ils ajoutent alors qu’il faudra s’y habituer), d’autres se voulant rassurants ou souhaitant affirmer « une certaine hauteur de vue » choisissent le temps long pour poser leur analyse : la France y est confrontée sur son sol depuis 3 décennies rappellent-ils. Ajoutant que la dramatisation serait le produit des réseaux sociaux et de l’information continue... 


Ce n’est pas en niant une réalité qu’on la combat : le nombre de victimes par attentat n’a jamais été aussi important (hors aérien), la « scénarisation » terroriste jamais aussi efficace ni le rythme des actions aussi élevé. Auquel il faut ajouter le nombre d’attentats évités (11 en 2015 selon le ministère de l’Intérieur - Et celui récemment déjoué, de grande ampleur semble t-il : l'affaire Reda Kriket, interpellé par la DGSI à Argenteuil). Tout montre qu’en termes de risques la probabilité d’occurrence et l’impact continuent de se situer l’un et l’autre à haut niveau. 

Menace terroriste : l'entreprise en difficulté

Or quelle que soit l’efficacité de nos services de renseignement qui font tout pour éviter ces drames, les terroristes conservent par nature l’avantage : action collective planifiée ou initiative individuelle, attaque au couteau ou à l’arme de guerre, utilisation d’explosifs portés sous les vêtements ou contenus dans des bagages, risque bactériologique voire nucléaire (bombe "sale")... A la multiplicité des modes opératoires s’ajoute une multitude de profils terroristes : issus du banditisme ou primo-délinquants, enracinés dans l’islamisme ou récemment convertis, socialement intégrés ou non... Ils sont recrutés parmi les plus radicaux ou pour les plus faibles selon un processus sectaire ; estimés par l’État à près de 2000, ils sont sans doute renforcés par plusieurs centaines de « combattants » envoyés en Europe par Daech (information Associated Press), grâce à des frontières poreuses. Tout cela constitue à n’en pas douter des signaux précurseurs d’autres attentats. Et les cibles aussi sont multiples comme on l’a vu : organes de presse, salles de spectacle et lieux de loisirs, entreprises industrielles (le 26 juin en Isère), aéroports, métro... La prochaine cible est imprévisible.

Le risque est donc devenu menace permanente et protéiforme. Pourtant, selon une information RTL reprise par le Figaro, les entreprises auraient déjà réduit les dépenses de sécurité à peine trois mois après les attentats de novembre (le budget sécurité avait alors augmenté en réaction de 20 à 30%) ! Au point que le Haut fonctionnaire de défense de Bercy ait envisagé d’alerter les acteurs économiques, en particulier les grandes enseignes commerciales parisiennes, sur leurs responsabilités... 

Directeur sécurité VS Directeur des achats


Cela prouve s’il était besoin que la vie d’un directeur sécurité est bien difficile. Même dans un contexte qui est hélas « favorable » - on n’ose à peine le mot. Trop souvent perçu comme un centre de coût très secondaire, le décideur ultime (souvent le service achat, les questions de sûreté n’étant en général pas jugées stratégiques par la direction) est prompt à rogner le budget sécurité. Et on ne parle souvent qu’en volume, c’est à dire en nombre d’agents mis en place. La qualité et les procédures sont une autre affaire.

La place de la sécurité privée


Les effectifs de sécurité publique, même renforcés par des militaires (normalement plutôt destinés aux théâtres extérieurs...), ne sont pas extensibles et de toute façon d’ores et déjà en sur-emploi. Les espaces privés que sont les entreprises mais aussi les espaces hybrides, espaces publics gérés par des opérateurs privés (aéroports, centres commerciaux...) imposent donc que des effectifs de sécurité privée y soient déployés à hauteur des risques. 


Ces agents de sécurité - pour le grand public des « vigiles » - terme qu’ils n’aiment pas parce qu’ils le trouvent péjoratif - sont en effet là... pour être vigilants. Et cela a bien fonctionné au Stade de France où leur présence a évité un nombre de victimes encore plus grand, l’un d’eux ayant même été en contact direct avec un terroriste qui, empêché, s’est fait exploser. Des agents de sécurité qui pourtant manquent d’une reconnaissance qu’ils mériteraient tant leur tâche est ingrate.


Une nouvelle menace qui impose un changement de paradigme


Alors se posent plusieurs questions, au premier rang desquelles celle de l’acceptabilité des enjeux : 

  • Pour l’entreprise industrielle ou commerciale : d’accepter le vrai prix de la sécurité qu’elle doit à ses collaborateurs et à ses clients, le prix qu’elle coûte vraiment (à l'entreprise de sécurité privée) si elle est bien assurée et cela de manière pérenne (les à-coups missionnels sont par nature contre-productifs).
  • Pour la société dans son ensemble, les citoyens qui la compose, alternativement employés et clients : d’accepter sereinement les contraintes que la période troublée impose - fouilles de sac, port du badge ou présentation de document d’identité selon les circonstances. Et quelle que soit son apparence, son statut ou sa bonne mine. Le bénéficiaire de ces mesures a en effet souvent une attitude paradoxale : il veut qu’on assure sa sécurité mais il n’est pas toujours prêt a en supporter les contraintes. Parfois même, il trouve que les dispositifs de sécurité sont anxiogènes ou liberticides ! Nous sommes en France.
  • Pour les responsables sécurité des entreprises (fonctionnels ; chargés de sécurité en complément de leur métier au sein de l’entreprise dans les ETI ; chefs d’entreprise pour les PME/TPE) : d’accepter que la sécurité ne soit pas simplement transférée à un prestataire ou personnalisée par « un monsieur sécurité » mais qu’elle soit intégrée dans une démarche d’entreprise, globale, méthodique et cohérente. Un véritable changement de paradigme.
  • Pour les entreprises de sécurité privée (et leurs donneurs d’ordre) : d’accepter les contraintes de la sécurité humaine à l’aune des nouvelles menaces. Quel est l’état de vigilance d’un agent entre la 11ème et la 12ème heure de travail quotidien ? Plus encore lorsqu’il a enchaîné une mission de nuit parce que faute d’un salaire suffisant, il cumule les emplois ! Comment gérer la qualité d’une prestation lorsque l’on est tenu de reprendre la totalité des anciens agents qui ont plus de 4 ans d’ancienneté et d’en reprendre 85% pour les autres (pas un autre domaine d’activité ne s’est affligé une telle contrainte) ? Au final, comment donc « monter en gamme » ? C’est pourtant essentiel pour qu’il y ait une véritable reconnaissance de la sécurité privée par les acteurs de la sécurité publique. Ce qui souvent – hélas – fait défaut - parfois de manière injuste d'ailleurs. Assurément, la formation – et la sélection - en constituent l’une des clés. L’action menée sous l’égide du CNAPS a produit des effets mais on n’est qu’au milieu du gué. Et la tentation de contourner les règles est d’autant plus grande que la demande est forte et qu’elle risque de ne pas être durable.  A cet égard, que penser de l'ubberisation de la sécurité privée, évoquée ici sur le site businessmarche.com...! 

Agent de sécurité renforcée : Quel armement ?

Du chemin reste donc à parcourir. Surtout si l’on souhaite aller vers la création d’agents de sécurité renforcée qui pourraient être armés, comme cela semble être l’intention du ministère de l’Intérieur, suivant la recommandation du CNAPS en novembre dernier. A ce propos, une dernière question : quelle arme ? Car jusqu’alors, la posture est celle du tout ou rien : aucune arme actuellement (à l’exception des transporteurs de fonds) ou le projet de pouvoir doter ces agents d’une arme à feu. Ne pourrait-on envisager des moyens de force intermédiaire (ou arme à létalité réduite), efficaces à courte distance ? D’autant que l’arme à feu n’est peut-être pas le moyen le plus facile à mettre en œuvre dans un contexte d’attentat (la plupart du temps, présence d’un grand nombre de personnes dans l’environnement immédiat du ou des terroristes – armement lourd et explosifs utilisés par ces derniers – difficulté à identifier l’intention de l’individu menaçant, notamment s’il est « seulement » présumé porteur d’un gilet ou d’un bagage explosif...). Quand bien même cet agent sera formé (et même s’il était ancien policier ou gendarme), l’usage de l’arme à feu restera des plus délicat...


Les questions sont donc nombreuses. Je vois ces derniers temps des avis très formés et des offres « d’experts » affirmant disposer de LA solution... Allons ! Si c’était simple, elle aurait déjà été apportée. Il me semble qu’assurer la sécurité, c’est d’abord s’interroger (le doute méthodique nous aurait dit Descartes) ; analyser les contraintes (jusque dans les rapports entre sûreté et sécurité, notamment s’agissant de la protection incendie, des alarmes et des évacuations) ; envisager les possibles (en incluant les personnes au profit desquels la sécurité est assurée et qu’il faut savoir convaincre des justes mesures pour qu’elles y adhèrent : c'est l'important sujet de l'acceptabilité des contraintes). Tout cela en restant très concret. Comment donc, sur le terrain, anticiper et réagir au mieux ? Beaucoup de questions... Avec en filigrane, quelques pistes. Car on n’a que peu de temps : celui qui nous sépare des prochains attentats.

1 commentaire:

  1. Très intéressant, on retrouve 3 ou 4 des intelligences listées dans ce post https://www.linkedin.com/pulse/quelle-est-votre-intelligence-dominante-pierre-paperon

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