jeudi 17 mars 2016

Langue française et soft power

La francophonie, quels atouts ?


Le logo de la francophonie
Nous sommes en pleine semaine de la langue française et de la francophonie. Quel lien avec l’intelligence stratégique ? L’influence bien sûr ! Car en effet, la langue est un vecteur d’influence fort. Le marqueur d’une culture, l’identité de ceux qui la parlent, bref le lien qui unit les hommes et les femmes qui la partagent. C’est donc un bon moyen de commercer (au double sens « d’entretenir des relations » dans son acception que l’on dit « vieillie » ; et dans son sens contemporain de faire du commerce, en monnaie sonnante et trébuchante). A tous ces égards, le français à des atouts à faire valoir :

Dans le monde, 274 millions de personnes le parlent (en comparaison, les anglophones sont 375 millions en langue maternelle, autant en seconde langue nationale et 750 autres millions le maîtriseraient en langue étrangère).

Un extraordinaire potentiel...

Le français se parle majoritairement hors d’Europe : 112 millions de francophones en Afrique et au Moyen-Orient, près de 12 millions au Canada soit plus du tiers de la population du pays mais aussi - et c’est moins attendu - 14 millions aux États-Unis selon le Groupement professionnel des organismes d'enseignement du français langue étrangère. Ces chiffres sont donc bien la marque d’un vecteur d’influence. Parmi les 5 langues les plus parlées dans le monde, le français est en effet, avec l’anglais et l’espagnol, une langue d’échange international (les deux autres, l’indi et le chinois mandarin, n’ont pas cette caractéristique). Une vidéo de 5' sur le sujet ici.

D’ailleurs, la communauté internationale ne s’y est pas trompée : le français est l’une des six langues officielles à l’ONU (avec l’anglais, l’arabe, le chinois, l’espagnol et le russe). Elle est l’une des deux langues du Comité International Olympique (grâce au baron de Coubertin). En Europe, parmi les 24 langues officielles de l’Union (une tour de Babel linguistique !), le français est l’une des trois langues de travail (avec l’anglais qui en fait prédomine - Brexit ou pas - et l’allemand – on observe d’ailleurs qu’à ce titre la traduction des documents en français, y compris sur le site Europa.fr, est assez mal soutenue).

Dans une perspective d’influence, ce qui retient l’attention est ce chiffre publié en 2014 par Challenge’s à partir d’une étude Natixis : en 2050, le français pourrait être la langue la plus parlée dans le monde ! Devant l’anglais !! Cette projection a été réalisée à partir de la croissance prévisible de la population de la zone francophone, singulièrement en Afrique et au Moyen-Orient.

... A condition de le soutenir

Mais bien évidemment, l’étude pondère ce chiffre : il faudrait pour cela que le français demeure la langue officielle dans tous ces pays et qu’il continue d’être effectivement transmis et enseigné à l'ensemble des générations à venir. Bref qu’un travail d’influence permette de conserver au français son dynamisme et son intérêt : commercer aux deux sens du terme comme on le disait plus haut. En fait, l’anglais restera dominant. C’est une tendance lourde soutenue par l’accroissement des échanges mondiaux, physiques et numériques. Comme le latin des temps plus anciens, l’anglais devient la langue d’échange commune. Signe des temps : la langue des affaires s’est substituée à celle des érudits.

Il ne faut donc pas baisser les bras, que dis-je la langue. Des actions très concrètes pourraient être menées pour préserver le rayonnement du français : d’abord ne pas l’associer, comme certains le font, à l’histoire qui a conduit à ce qu’elle s’installe si loin de son berceau, période dont on continue à s’excuser. C’est le propre de toutes les langues que d’avoir accompagné ceux qui sont allés occuper de nouveaux territoires. A cet égard, le monde anglophone ne « vit » pas sa langue de la même manière.

Les Français, mauvais élèves de la francophonie ?

Mais surtout, il faudrait que les francophones – et particulièrement les français – assument leur langue. Un exemple ? Le Congrès mondial du transport intelligent (le véhicules connectés et autonomes) qui s’est tenu en octobre dernier à Bordeaux. On n’a pas oublié d’associer au logo créé pour la circonstance une grappe de raisin (il y a des domaines où le lobbying est efficace et tant mieux). Mais un grain de raison a manqué : l’ensemble du site officiel est en anglais ! Et ne cherchez pas sa version française, elle n’existe pas !! Fort heureusement, en 2017 le congrès aura lieu à Montréal. Le site officiel existe déjà. Et bien sûr, il est en français (avec une version anglaise).



Le véhicule connecté, c’est de l’innovation, c’est un marché, c’est de l’intelligence économique. C’est 274 millions de clients potentiels francophones, qui pourraient théoriquement devenir plus nombreux que les anglophones en 2050... Alors, à l’évidence, il vaut mieux compter sur nos cousins canadiens pour soutenir la langue de Molière comme vecteur d’influence, y compris dans le secteur de l’automobile. La secrétaire générale de la francophonie, Madame Michaëlle Jean est d’ailleurs Canadienne : une américaine d’origine haïtienne qui personnalise à elle seule l’histoire complexe d’une langue et la manière dont elle se diffuse.

Un autre exemple qui montre que l’on doit assumer notre langue : un grand groupe français voici quelques temps avait décidé qu’au siège francilien toutes les réunions se feraient en anglais. Pour marquer la dimension internationale de l’entreprise et permettre aussi à ses cadres d’acquérir l’aisance linguistique qui fait parfois défaut... Après les réactions d’humeur et d’identité très prévisibles, tout le monde fût tenu de jouer le jeu. Très vite, le premier avantage fût que les réunions duraient moins longtemps... Moins de digressions mais aussi moins de contributions ! On s’aperçut bien vite qu’on était plus créatif et plus participatif dans la langue maternelle. Et l’on revint sur la consigne pour n’utiliser l’anglais que dans un contexte international.

A n’en pas douter, une telle idée n’aurait jamais émergé au Québec. Heureusement, le français est défendu hors de France. Alors pourquoi ne pas en faire un véritable instrument d’influence, comme savent si bien le faire nos amis anglo-américains avec la langue de Shakespeare.

Du français à l'influence de la France

Finalement, cette question renvoie à l’influence de la France dans le monde. J’ai donc interrogé mon ami Google (et mon grand ami Qwant, son très bon équivalent français) : la requête « influence de la France dans le monde » ne permet d’obtenir en première page que des résultats renvoyant... à des documents pédagogiques pour la révision du baccalauréat ! Aucun autre acteur pour porter le sujet en première place. Après avoir remercié l’Éducation Nationale, qui fait le travail, on ne peut que regretter ce manque de vision, de présence et de volonté à « diffuser » la France et le français dans le monde. Et l’entreprise a un rôle à jouer dans cette affaire, à son bénéfice.

Du français à l’influence française, que voir d’optimiste qui puisse servir le développement économique et le rayonnement culturel de notre pays, qui puisse nous sortir de cette dépression nationale qui nous gagne : Qu’il est le second pays – ex-æquo avec la Chine – a avoir le plus grand nombre de représentations diplomatiques dans le monde (le français a d’ailleurs longtemps été la langue des diplomates). Que la France et le français sont présents sur les 5 continents. Qu’elle est la deuxième puissance maritime mondiale (les mers, les océans et les ports qui vont avec, on le sait, sont un espace d’échange majeur qui offrent de merveilleuses opportunités). Qu’avec son « exception culturelle » revendiquée et ardemment défendue, la France montre que les règles du commerce mondial ne peuvent tout régir, tout niveler (la dernière âpre bataille date de 2013 lorsque, sous la pression de la France et contre la Grande-Bretagne et les pays nordiques, le cinéma, la télévision, l'Internet et les contenus numériques sont restés exclus du champ des négociations commerciales avec les États-Unis). L’enjeu est de taille : l’industrie culturelle représente, selon une étude d’EY, 75 milliards de CA (plus que l’industrie automobile ou l’industrie chimique) et 1,1 million d’emplois dans le pays, par nature peu délocalisables. Simon Kuper, un journaliste défendant la « cause » dans le Financial Times disait alors que « le monde ne parlant pas le français, il entend rarement ce que disent les Français. De ce fait, c’est le discours anglo-saxon qui prévaut, selon lequel la France est toujours l’adversaire irrationnel du progrès. » (ici l'article en français sur Courrier International)


Affiche Francophonie 2012 : Le français est une chance.

Le français, instrument du soft power

C’est de cette influence de la langue qu’il y va. Le français a des arguments à faire valoir. La culture en est le vecteur et l’économie peut en être finalement le bénéficiaire. Faisons de notre belle langue et de la francophonie un instrument de soft power, concept théorisé par Joseph Nye en 1990 au moment où les Etats-Unis jugeaient leur influence en déclin. Et partageons-en les bénéfices avec tous les pays amis francophones. Parlons donc l’anglais lorsque c’est indispensable et le français le reste du temps. Soutenons notre langue. Si possible sans mélanger les deux... et en continuant d’y mettre des accents. Mais ça, c’est une autre affaire.

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