samedi 21 novembre 2015

PRISM et terrorisme : d’un passé coupable à un avenir éthique ?



Le patron de la CIA regrette PRISM

Mercredi dernier, à la suite des attentats de Paris, John Brennan, directeur de la CIA, s’est publiquement inquiété de l’affaiblissement des moyens de surveillance des communications de la NSA depuis les révélations d’Edouard Snowden. Il déplorait la disparition de PRISM qui permettait à la NSA un accès direct aux serveurs de Google, Facebook, Apple, Microsoft…

Des citoyens trompés et méfiants - Des entreprises prudentes

Depuis, la révélation du programme a créé une telle crise de confiance entre les Majors et leurs clients, aussi bien Européens qu’Américains, que ces grandes entreprises y auront perdu d’ici 2016 entre 21 et 35 milliards $, selon l’estimation de l’ITIF, think tank US du secteur numérique.


La réaction à la surveillance de masse des échanges numériques mise en place par les États-Unis a eu trois conséquences :

  • Aux États-Unis, où en digne démocratie les débats ont été vifs : la réforme du Patrioct Act de 2001 et son extension, le FISA Amendments Act de 2008 , a conduit à revenir aux règles plus protectrices du 4ème amendement (qui ne concerne que les citoyens américains et impose de nouveau que des présomptions sérieuses de participation à un crime soient réunies pour la délivrance d’un mandat permettant l’accès aux données) ; 
  • Dans les relations entre l’Amérique et l’Union Européenne et sur la forte pression de cette dernière : un gage de bonne conduite donné le 17 septembre dernier par la commission judiciaire de la Chambre des représentants des États-Unis qui approuvé, à l’unanimité, le projet de loi « Judicial Redress Act ». Il devrait permettre aux citoyens européens de saisir un tribunal américain en cas de violation de leurs droits en matière de protection des données personnelles. 
  • Enfin, de la part des Majors, Google, Facebook, Apple... : le refus en juin de communiquer à la NSA les codes sources de leurs systèmes de chiffrement propriétaires mis à disposition de leur client. 

Des conséquences regrettables : un affaiblissement des moyens de sécurité

C’est cette décision des Majors américaines qui a conduit d’une même voix plusieurs hauts magistrats des deux côtés de l’Atlantique à lancer une alerte le 11 août dans le New York Times : le procureur de la République de Paris, François Molins, Cyrus Vance, procureur de Manhattan et Javier Zaragoza, procureur de la Haute Cour espagnole (auquel s’est joint Adrian Leppard, commissaire de Londres) ont indiqué que ce refus limitait tant les capacités d’enquêtes, y compris pour les affaires de terrorisme, qu’il faisait courir un risque pour la protection des populations. Cela au moment où la menace n’a jamais été aussi forte. 

Force est de constater que les dramatiques événements de Paris, qui concernent toute l’Europe, semblent leur donner raison. Même si rien ne permet d’affirmer que ces outils leur auraient permis de déjouer les attentats. On sait que les terroristes utilisent de plus en plus souvent des moyens très rustiques pour communiquer et contourner ainsi les risques d’interception.

PRISM vu sous un autre angle...

Alors finalement, faudrait-il revenir à une sorte de PRISM new look, moins américain mais plus efficace et pérenne ? 

C’est à dire avec les indispensables garanties qui rendraient le dispositif acceptable : un réel contrôle opéré par des magistrats représentant la communauté internationale impliquée. Et surtout mise en œuvre dans le cadre d’une organisation internationale crédible. 

En France, la seule évocation d’un tel projet ne manquerait bien évidemment pas de faire réagir les consciences les plus sensibles à la protection des libertés ! Il suffit de voir la levée de boucliers, bien excessive, qu’a suscité l’indispensable loi sur le renseignement dont tout le monde perçoit aujourd’hui le caractère indispensable. 

Lorsque l'Amérique se perd dans la guerre économique

Alors qu’y a t-il de choquant dans les propos de John Brennan ? Spontanément, tout responsable le rejoint sur la nécessité de se doter d’outils efficaces d’investigations. Les services de sécurité ouvrent bien des portes, avec des fausses clés ou à l’explosif. On doit bien pouvoir faire la même chose avec un ordinateur qui contient souvent bien plus d’informations qu’un appartement ! 

Non, ce qui est choquant n’est pas l’intention qui était de combattre le terrorisme  apparu dans toute son horreur le 11 septembre 2001. Ce qui choque, c’est que les États-Unis ont détourné ce formidable outil de sécurité mis en œuvre par la NSA pour accéder à toutes sortes d'informations : parmi elles, les données des entreprises étrangères, pour percer leurs secrets de fabrique, les déstabiliser ou débaucher leurs ingénieurs... Pour gagner des marchés de manière déloyale.

Au pays où le parjure est un crime, où mentir publiquement peut vous valoir d’être mis à l’index, une telle conduite devrait faire réfléchir. Et M. Brennan devrait peut-être se dire que si Snowden a trahi son pays et son service (ce qui le disqualifie à en faire un héros), les États-Unis ont trahi leurs partenaires les plus proches : En conduisant contre eux une guerre économique à l’aide « d’armes » destinées à la seule vraie guerre qui doive être livrée : celle contre le terrorisme, que l’on commence à nommer « La III° Guerre Mondiale ».

France - Amérique : "Je t'aime, moi non plus"

Pourtant, cette Amérique, on l’aime pour les valeurs qu’elle porte (John Brennan rappelle à juste titre que la sécurité s’impose pour préserver l’équilibre et la pérennité du melting-pot américain) ; on l’honore toujours aujourd’hui pour nous avoir libéré du joug nazi (combien de Français vont se recueillir religieusement à Colleville ou ailleurs,  devant les tombes de ces boys qui sont venus donner leur vie si loin de chez eux pour notre liberté) ; on l’aime aussi pour sa culture, sa musique, son dynamisme (et même ses motos...).


Mais cette Amérique, qui sait donc se faire aimer, ne semble jamais hésiter à se faire détester dès lors qu’elle y voit son intérêt. En cela, elle se trompe. Elle devrait faire preuve de plus de mesure, de discernement. Et ne pas tout confondre sur l’hôtel de la sacro-sainte sécurité nationale : Oui à la sécurité nationale lorsqu’il s’agit de se protéger contre des agressions barbares. Non lorsqu’elle sert de prétexte à une hégémonie économique, d’autant moins acceptable pour un pays qui a le 2ème PIB/habitant le plus élevé de la planète (après notre riche voisin Luxembourgeois).

Si la III° Guerre Mondiale est bien celle menée contre le terrorisme, la guerre économique devrait revenir à sa place : celle d’une compétition entre États, parfois âpre bien sûr, mais évitant l’utilisation d’armes stratégiques (ce qu’était PRISM), qui ne peuvent être admises comme nouveaux moyens de conquête, au risque d'être affaiblies lorsqu'elles deviennent vraiment nécessaires. C'est pourtant ce qui est aujourd'hui le cas.

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