mardi 21 juillet 2015

Murano, Une Histoire de l'intelligence économique


Voici une Histoire de l'intelligence économique avec  un grand H. Celle qu'ont écrit les puissants Doges de Venise, de l’île de Murano et son célèbre cristal.  Celle des Nains de Venise qui ont joué un rôle majeur. On ne parlait pas encore d’intelligence stratégique. Pourtant tous les ingrédients étaient réunis. Jugez-en :

Murano, du bleu à l'envie

En 1200, Venise, à l’aube de son apogée, compte plusieurs verreries dont la production est réputée. Or des incendies causés par les fours de ces verreries mettent la cité lacustre en péril, le bois étant partout. C’est ainsi qu’en 1201, un décret oblige tous les verriers à s’installer à Murano, petite île de la lagune. L’objectif premier est de protéger la Sérénissime des ravages du feu. Voilà pour la sécurité qui est un élément de l’intelligence économique. 

Protéger son savoir-faire

L’autre objectif est aussi de protéger le savoir-faire et la science du feu, du sable et de la couleur. Une couleur particulière d’ailleurs, car à cette époque le bleu, nul part ailleurs, on ne sait le préserver : sous l’effet de la chaleur, il devient grisâtre... ! Venise, elle, sait le garder bleu : bleu du Ciel, dont la symbolique religieuse était alors si attractive. Tous les puissants rêvaient de posséder cet art qui confinait à la magie, au mystique. Au point qu'au Moyen-âge le verre bleu de Murano a valeur de monnaie d’échange.

Venise savait détenir ce que l’on appellerait aujourd’hui un patrimoine informationnel considérable. Et le mettre à l’abri sur une île était une garantie.

Des personnages vont alors jouer un rôle essentiel et ajouter encore une pincée de mystère :




Les Nains de Venise. Ces personnes de petite taille sont présentes sur l’île de Murano car elles ramènent une matière première indispensable : le cobalt qui donne le bleu. Les nains utilisent en effet leur petite taille pour creuser des mines et y trouver le bon filon permettant d’extraire le minerai convoité. Mais pour cela un long périple est nécessaire : franchir les Alpes (où des filons existent) mais surtout remonter vers la Saxe où ils se trouvent plus abondamment.

Le Kobold était un génie germanique représenté sous la forme d’un nain. C’est très probablement ainsi par assimilation, que les autochtones ont donné à ce minerai récolté par les Nains de Venise l’appellation de Cobalt.

Donner du sens à l'information

Le cobalt était un minerai qui suscitait d’autant moins la convoitise que les locaux ne voyaient pas quel usage en faire : 
Une information n’acquiert une valeur qu’à raison de son contexte... qu'il faut avoir identifié. 
Encore un lien avec l’intelligence économique.

Préserver l'information stratégique (celle qui fait la différence)

Et les Nains de Venise savaient garder un secret :
Ils étaient bien évidemment stigmatisés du fait de leur taille, regardés comme des êtres inquiétants aux pouvoirs magiques. Ce qui leur permettait de rester à l’écart des populations et ainsi préserver la confidentialité de leur quête. 
Pour protéger une information sensible, la communauté doit être forte et savoir organiser son imperméabilité. C’est ce qu’ils faisaient.
Ceci n’empêchera pas les royaumes voisins, dont la France, d’aller espionner Venise pour d’abord trouver le secret du bleu cobalt qui, très probablement servira au bleu de Chartres (et de Saint-Denis). Puis plus tard, sous les ordres de Louis XIV, de débaucher des travailleurs vénitiens, approchés par des émissaires secrets spécialement envoyés par le roi pour sa future Galerie des Glaces. Au moins un ouvrier se laissa convaincre ! Le Conseil des Dix lança alors sur ses traces une dizaine de tueurs pour préserver le secret du savoir-faire. Il se dit que ces agents, aussi présents sur l’île et dans la Sérénissime, utilisaient une dague de verre qu’ils brisaient dans la plaie du traître pour garantir qu’il ne pourrait  être soigné. Légende ou réalité... Toujours est-il qu’à l’époque on ne badinait pas avec la protection de l’information... !


Le danger actuel : les contrefaçons

Aujourd’hui, le péril bleu vient d’Asie, qui produit des contrefaçons de verre de Murano (bijoux, pièces décoratives...), vendues sur l'île et sur internet. En riposte, la région de Vénétie a créé un label «Vetro Artistico® Murano », attesté par une étiquette d’identification et a répertorié les véritables artisans locaux, ce dispositif constituant le seul moyen de contrôle fiable pour le client honnête. 

Mais à quoi cela sert-il si le consommateur accepte d’être trompé (le prix – avec la qualité bien évidemment - étant souvent le premier indicateur)... et d’une certaine manière de tromper celui ou pire, celle, à qui il destine le bijoux ou l’objet d’art ! Tromper, même avec un cadeau, c'est tromper !

Des campagnes de publicité anti-contrefaçon seraient sans doute nécessaires et pourraient peut-être contribuer à faire reculer ce commerce dévoyé (et la France et ses produits hauts de gamme est concernée au plus haut point - Parmi ceux qui luttent, la douane bien évidemment, mais aussi le Comité Colbert (document PDF) et l'Union des Fabricants).

Je termine, en lien, sur le superbe reportage d’ARTE, qui m’a inspiré l'article.


Le reportage 

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