samedi 4 juillet 2015

Le canal de Panama : 5 leçons d'intelligence stratégique

Ce 4 juillet croise deux événements qui ne sont pas sans lien avec l’intelligence stratégique et dont les enseignements peuvent encore nous éclairer :
Ce n’est pas seulement l’anniversaire de la Déclaration d’Indépendance des États-Unis, dans laquelle on sait la place que la France a tenu face à l’Angleterre. Fête à laquelle participe aujourd’hui l’Hermione dont les voiles sont autant d’ambassadeurs pour rappeler ce que, par Lafayette, la France a fait.
L’autre événement est la reprise par les américains des travaux du canal de Panama le 4 juillet 1904 (74 kilomètres de long, 22 mètres de large, 9 mètres de profondeur). Ils étaient jusqu’à cette date réalisés par les français qui s’y attelaient corps et âmes depuis 23 ans. Vieille guerre économique me direz-vous ? Pas si sûr. Elle est au contraire pleine d’enseignements en liens avec l’IE. Jugez-en :

L'histoire du canal de Panama :

En 1879, le projet français a été retenu grâce à l’aura de Ferdinand de Lesseps,  qui avait dirigé le percement du canal de Suez.  Pour Panama, le défi était infiniment plus relevé : les difficultés techniques ont d'ailleurs été d'une telle complexité que Gustave Eiffel a dû apporter son expertise en concevant un système de 10 écluses toujours à l'oeuvre.

Premier enseignement : 

L’expertise technique et l’antériorité sont des atouts certains pour conquérir un marché et y réussir. Atouts nécessaires mais pas suffisants. Il y a par fois une montagne à franchir entre la capacité à relever le défi et y parvenir, les obstacles n'étant pas seulement techniques (souvent les projets sont d'abord envisagés par des équipes d'ingénieurs qui par formation sont trop centrés sur ce volet). D'où la nécessité, très en amont d'équipes pluri-disciplinaire adroitement managées.

Second enseignement : 

La maîtrise d’un savoir-faire ne doit jamais conduire à manquer d’humilité face aux difficultés potentielles : Il a été reproché à Ferdinand de Lesseps (qui était un ancien diplomate)  de n’avoir pas suffisamment pris en compte le dossier technique, négligeant ainsi des difficultés qui n’avaient pas été prévues. L’anticipation est donc indispensable. 
Et lorsque l’engagement est réellement stratégique (c’est à dire lorsque qu’il peut impacter la pérennité), la loi de Murphy mérite d’être sérieusement envisagée : Le pire est toujours possible : Pour Panama, la France a été confrontée à un séisme majeur qui fit bouger l’isthme (et par suite la Bourse de Paris), à plusieurs épidémies de fièvre jaune, à des crues dévastatrices du Rio Chagres, très supérieures aux moyennes observées... L’anticipation doit donc conduire à envisager toutes les difficultés possibles, pas seulement ce qui peut être communément admis. La prise de risque inhérente à toute décision peut alors être mesurée en pleine connaissance de cause, mettant en rapport aléas positifs et négatifs.

Suite de l’histoire :

En fait, la suite de l’histoire nécessite de remonter le temps. Les difficultés françaises, s’agissant notamment de trouver un soutien financier à la hauteur des gigantesques besoins du projet, ne peuvent se comprendre qu’en regardant les forces et les alliances contraires à l’œuvre, qui s'étaient construites très en amont du projet :
  1. Dès 1850, les États-Unis et la Grande-Bretagne signent la convention Clayton-Bulwer prévoyant que ni le gouvernement des États-Unis ni celui de la Grande-Bretagne n’obtiendra ou ne gardera pour lui-même un contrôle exclusif sur ce canal (qui n’était alors qu’un lointain projet). Une alliance était née.
  2. La doctrine de Monroe - arrêtée en1823 - posait déjà le principe de « L’Amérique aux américains » - sorte d'Exon-Florio avant l'heure. Mais cette position n’est alors pas prise en compte par les Français : F. de Lesseps lors de sa tournée initiale aux États-Unis, visant notamment à lever des fonds et à s’assurer des soutiens, est heureux d’être si bien reçu.  Pourtant l’Ambassadeur de France aux US écrit alors  « Il risquerait de se tromper gravement s’il prenait ces actes de courtoisie pour des preuves de sympathie en faveur de son œuvre. »
    Ce que confirme quelque temps plus tard le message du Président américain au Sénat : « La politique de ce pays est un canal sous le contrôle américain. Les États-Unis ne sauraient consentir à abandonner ce contrôle à aucune puissance européenne ou à aucune réunion de puissances. […] C’est le droit et le devoir des États-Unis d’assumer et de conserver sur un canal interocéanique à travers l’isthme une surveillance et une autorité de nature à protéger nos intérêts nationaux ». Pour le moins, il aurait convenu de prendre cette déclaration comme une alerte, nécessitant notamment d'anticiper sur d'éventuelles manoeuvres de déstabilisation.

Troisième enseignement : 

La diplomatie d’entreprise ne se réduit pas à des démarches d’influence conduites au gré de visites, de relations et de voyages d’affaires.  Elle est aussi, comme en diplomatie souveraine, l’évaluation des forces en présence, des capacités de nuisances, des options de neutralisation... Elle nécessite du temps, que le monde des affaires n’est pas toujours prêt à consentir (les directeurs des affaires publiques le savent et courent souvent après le marketing, plus souvent qu'ils ne sont mis en situation de préparer, d'anticiper, de faciliter le plus en amont possible...)

Suite de l’histoire (où l’on reprend le cours des choses) :

Ferdinand de Lesseps a également négligé le poids des banques, dont il a d’abord voulu se passer. En intégrant dans un second temps le monde de la finance, il est parvenu à lever des fonds au-delà de toutes les attentes. Le premier risque lorsque les cours s’envolent est de faire perdre à certains le sens commun des choses. Hier comme aujourd'hui, l'actualité nous le rappelle régulièrement au travers "d'affaires" et de crises de toutes natures;  C’est probablement ce qui, en partie, sera à l’origine du scandale de Panama.
Mais surtout, on sait combien les marchés financiers sont sensibles aux rumeurs. 
Les difficultés évoquées, techniques, climatiques... à la hauteur du chantier étaient bien évidemment favorables à ces rumeurs. Et bien sûr, elles n’ont pas manqué d’être alimentées...  C’était prévisible. Surtout si l'on avait tenu compte du troisième enseignement (cf. infra).

Quatrième enseignement : 

Il aurait bien évidemment fallu en détecter les prémices, puis les neutraliser, les contrecarrer... Ce que l’on ne savait pas faire à l’époque. La notion d’attaque réputationnelle existait sans doute dans les esprits mais n’était pas conceptualisée ni intégrée dans les pratiques. Et il est possible qu’encore aujourd’hui, certaines entreprises soient encore fragiles sur ce délicat volet.

Cinquième enseignement : 

Lorsque un projets présente de tels enjeux stratégiques, engage des volumes financiers hors norme, le risque de corruption est accru (cela a été le cas dans le scandale de Panama).

Il est bien sûr indispensable d’intégrer ce risque dans la conduite du projet et de mettre en œuvre des dispositifs de contrôle renforcés, permettant de se prémunir à la fois des faiblesses des différents partenaires, internes et externes.  Et par suite se garantir de l’exploitation qui ne manquerait pas d’être faite par les concurrents  les plus offensifs et les nations qui les soutiennent.


Peut-être que notre brave Eiffel, qui avait réalisé quelques années plus tôt l’armature de la Statue de la Liberté, pensait qu'il bénéficierait du regarde bienveillant d’une Amérique à laquelle il avait donné le plus extraordinaire des éclairages publics, espérant avoir gagné quelque considération en retour.
Ignorait-il qu’en matière de souveraineté, la reconnaissance n’existe pas !

La situation aujourd’hui :

  • Fin 1999, les Etats-Unis ont rétrocédé l’exploitation du canal de Panama à une autorité panaméenne (l’Autoridad del Canal de Panamá - ACP).
  • Ce transfert a été source d’inquiétudes sur la capacité à maintenir la qualité de service. Il n’en a rien été : le temps moyen de traversée par bateau a été réduit et le nombre d’accidents a également diminué.
  • L’ACP a engagé un grand programme de mises aux normes du canal permettant le passage de bateaux trois fois plus grands.
  • Depuis 2007, un consortium regroupant espagnols, italiens, belges et panaméens est chargé des travaux d’élargissement. Malgré les techniques actuelles, des difficultés inattendues sont apparues, conduisant à un allongement des délais (de 2014 à 2016)  et le coût a explosé (passant de 3,8 à 5,3 Mds $). Finalement, on comprend mieux les difficultés de Ferdinand de Lesseps il y a plus d’un siècle.
  • Enfin, la question garde toute sa dimension géopolitique où les puissants veulent jouer un rôle : un groupe contrôlé par un richissime chinois (HKND) souhaite creuser un nouveau canal interocéanique au Nicaragua, chantier estimé à 50 milliards de dollar qui deviendrait un concurrent direct (sans compter le passage par le nord que permettrait la fonte des glaces du Pôle nord, sur lesquelles de nombreux pays portent un regard attentif).
Se souvenir de l'Histoire permet de mieux trouver son chemin en l'Avenir.
Et pour tout de même finir sur une note de patriotisme économique, le groupe français CMA-CGM a baptisé au mois de mai au Havre l'un des plus gros porte-conteneurs du monde, le Kergelen (construit en Corée du Sud, pays leader sur le créneau).  Avec 398 mètres de long,  54 de large, d’un tirant d’eau de 16 m et d’une capacité de plus de 17.700 EVP (équivalent vingt pieds). Soit environ 693.000 m3, transportant ainsi 109 km de conteneurs s'ils étaient mis bout à bout ! Il se classe dans le top 5 mondial, très proche du premier. Il s'agit d'un navire "post-panamax", qui ne pourra emprunter le fameux canal qu'après son élargissement. La CMA-CGM est en 3ème position mondiale pour l'armement des navires de commerce après le danois MAERSK et le suisse MSC. Ce sont de tels fleurons tricolores qui justifient d'agir pour développer l'intelligence stratégique. 

Pour ceux que le sujet intéresse et qui souhaitent aller - encore - plus loin, voici quelques liens utilisés pour la rédaction de cet articles :

Le Canal de Panama - Wikipédia. Je suis prudent à l'utiliser comme source, mais Wikipédia, nous fournit là un contenu de référence, indexé à juste titre "Article de qualité".
France Diplomatie - site officiel du ministère des Affaires étrangères propose un document passionnant et fort précis sur l'histoire de la construction du canal.
Un article très récent (20/6/2015)  de La Croix, faisant le point de l'état d'avancement des travaux et des difficultés auquel le consortium est confronté.
Un article et un reportage associé d'Arte sur l'engagement de la Chine en Amérique centrale : "Grands travaux : la Chine frappe fort en Amérique centrale"... De nature à ébranler la Doctrine américaine de Monroe évoqué dans l'article ! Sur cette doctrine, Les yeux du Monde vous ouvre les yeux.