mardi 7 juillet 2015

Aéroport de Toulouse-Blagnac - Bienvenue en Chine (1)


La visite du premier ministre chinois Li Keqiang en France du 29 juin au 2 juillet a été à la hauteur des attentes mutuelles.
Jusqu'au dernier moment Airbus souhaitait rester discret, un peu à l'image d'un artiste qui n'a pas encore signé pour un scénario qui lui tient à coeur (voir l'article "Atouts et aléas de la coopétition : l'exemple d'Airbus en Chine" - le plus lu du blog).  
Happy end,  l'avionneur européen a décroché une commande historique en Chine pour 75 A330 dont 45 ferme, pour un montant total de 16 Mds €. Mais le chemin de cette visite n'était-il semé que de pétales de roses (pour les roses, voir cet article de Libération). Ou y avait-il quelques épines...
Parce que ce blog s'intéresse à la géoéconomie, extension naturelle de l'intelligence stratégique, voyons donc quelques autres aspects :

Pour se poser, les avions ont besoin...

... D'un aéroport. La pose Toulousaine de M. Li Keqiang ne s'expliquait pas seulement par la présence d'Airbus : l'investissement de l'Empire du milieu dans le 4ème aéroport français qu'est Toulouse suscite toujours la polémique et les questionnements. Accrus par cette sombre affaire de disparition mystérieuse sur fond de corruption relatée par Challenges. Mais au-delà du fait divers, un aéroport international, dont il faut souligner la proximité de sièges sociaux d'entreprises stratégiques, relève-t-il de la souveraineté ? La question posée semble presque fournir la réponse. Pourtant, la vente de l'aéroport de Toulouse-Blagnac à la Chine a bien été finalisée au cours de ce même voyage dans un contexte que rappelle Le Monde Economie, précisant que "Bercy avait touché l'argent de la transaction". Or on sait l'importance stratégique des ports (et leur forme moderne, les aéroports), si souvent rappelée par Jacques Attali.
Si notre situation économique nous le permettait, pourrait-on acquérir un tel opérateur en Chine ? 

Le principe de réciprocité

Assurément non, car la Chine a sans doute une conscience plus vive de ses propres intérêts stratégiques. La question centrale est en fait l'application du principe de réciprocité qui devrait nous guider si on en avait encore la force (c'est à dire les finances - à défaut le courage à la manière d'un de Gaulle). Elle devrait nous permettre de dire à nos partenaires économiques "Nous devons pouvoir accéder à votre marché et à ses opportunités aussi aisément que vous souhaitez accéder aux nôtres." Hélas, avec le géant chinois, ce principe  n'a pas cours. L'attractivité de son gigantesque marché est telle, qu'il peut aisément exercer son ascendant dans les négociations. La réciprocité - et notre fierté au passage - dû t-elle en souffrir. La vente de l'Aéroport de Toulouse-Blagnac, c'est un peu comme mettre les bijoux de famille au Clou. On a fait pareil pour les autoroutes que nous aimerions pourtant voir regagner le patrimoine national.
Mais cette visite le démontre : comment ne pas être séduit par ce partenaire capable de signer, en 4 jours de visite, 53 contrats majeurs et plusieurs dizaines de milliards d'euros en perspective - détaillés par le Moniteur du commerce international ici.

Les trois A  : Analyse - Anticipation - Adaptation

Au jeu de Go, il n'y a pas d'attaque fulgurante. Il y la stratégie et ce qu'il faut de patience.

J'évoquais hier CMA - CGM dans l'article sur les cinq leçons d'intelligence stratégique à tirer de l'histoire du canal de Panama. Cette belle entreprise est aussi de la partie dans l'aventure chinoise de ce début d'été (dans laquelle elle est engagée depuis 1992 - ça c'est pour l'Anticipation) : la visite du premier ministre chinois lui a permis de conclure d'importants partenariats financiers. Ils préfigurent de grands projets pour l'armateur français et la coopération franco-chinoise (navires et infrastructures) après un travail d'Analyse assurément très pointu.
CMA - CGM pourrait avoir valeur de symbole pour l'ensemble de l'économie française  : Son nom en Chine est Da Fei (Celui qui va de l'avant) - Là c'est l'Adaptation au sens des symboles, si spécifiquement chinois. Mais comme dans la marine, aller de l'avant, nécessite d'avoir mis en marche son radar et de bien identifier les signaux qui sont reçus. Au risque d'heurter quelque haut-fond, glacier à la dérive.... Et ça, c'est de l'intelligence stratégique... Souhaitons que les autorités françaises, lorsque des questions de souveraineté sont en jeu, et les grands capitaines d'entreprises pour le reste, prennent les bonnes décisions à partir d'analyses solides. Leurs services de veille et d'intelligence économique peuvent les y aider. 

(1) A la relecture, le titre est sans doute un raccourci un peu rapide, une caricature. Mais il y a toujours une part de vérité dans une caricature...