mercredi 24 juin 2015

USA – Chine : Une même volonté hégémonique à l’ADN fondamentalement différent.


Le 7ème Dialogue stratégique et économique Chine - Etats-Unis (S&ED) et la 6ème Consultation de haut niveau sur les échanges entre les peuples (CPE) ont actuellement lieu à Washington. Ces rencontres sont assez peu couvertes. Pourtant elles sont porteuses de sens (il est d'ailleurs intéressant de regarder la manière dont elles sont couvertes par le Quotidien du Peuple, organe de presse officiel chinois).

Parce qu’ils font l’actualité, les sujets qui fâchent seront mis en avant par la presse (tensions en mer de Chine méridionale, espionnage mutuel et cyberguerre...). Mais peut-être devrait-on plutôt regarder ce qui unit ces deux géants : une volonté mutuelle d’hégémonie sur le reste du monde. C’est d’ailleurs ce que cachent les tensions évoquées. Et cette volonté hégémonique partagée s’exprime au détriment de l’Europe, qui elle, est bien en difficulté d’exprimer la moindre volonté crédible, si ce n’est celle de continuer de survivre. Et il y a loin de la survie à l’hégémonie...
Mais pour passer de la géopolitique à la géoéconomie, matière fondamentale à intégrer dès lors qu’on s’intéresse à l’intelligence économique et que l’on ambitionne d’en avoir une vision stratégique, je veux partager avec vous un regard : Ces volontés hégémoniques ont pour ressort une manière d’entrevoir le monde fondamentalement différente.

Parlons d'abord de la Chine qui demeure la plus ancienne nation du monde : Le mot Chine 中国, c’est le pays du milieu (le premier idéogramme est explicite). Il s’est dès ses origines considéré comme le centre, ce que justifiaient sa taille, ses avancées philosophique, culturelle, technique... On considère à juste titre que le langage et l’écriture sont le fondement d’une civilisation : l’écriture chinoise existe depuis plus de 3 500 ans. Elle a été unifiée par la dynastie Han (206 Av. JC – 220 Ap. JC) avec 9 000 caractères (Villers-Cotterêts, généralisant le français n'est que de 1539 !)

Le Chinois est une écriture conceptuelle. Elle ne s’épelle pas, elle se dessine. Elle fait appel à la symbolique et à l’imaginaire et peut même dans un mot être de la poésie : Harmonie s’écrit ainsi : 和 – deux idéogrammes : le premier signifie céréales  et le second 口  bouche  - Dans un pays souvent touché par la famine, l’harmonie passait d’abord par ne pas avoir faim ! Et si l’on ajoute à Harmonie l’idéogramme 共 commun au sens d’être ensemble, on forme le mot République : être en harmonie ensemble, c’est donc être en république 共和. Et des 9000 caractères des origines ont est passé à 48 000 caractères dans le Grand dictionnaire Chinois au début du XXème siècle ! 

Alors, en quoi cette longue digression, qui je l’espère ne vous aura pas ennuyé, peut avoir un lien avec l’intelligence stratégique ! Tout simplement comprendre que le rapport à la copie entre un enfant chinois et un enfant occidental est fondamentalement différent : On apprend à l’un que « copier, c’est mal ». Il faut dire qu’avec 26 lettres fonctionnant comme un code finalement simple, on peut se le permettre. On oblige au contraire l'enfant chinois à copier sans fin. Pour mémoriser les mots, les sens, la symbolique, l’orientation de chaque trait. Celui que l’on copie est le Maître. Et l’on aspire ainsi à devenir Maître soi-même un jour. Les chinois qui copient tant aujourd’hui sont dans cette logique. Ce ne doit pas être facile pour un peuple fier de copier comme il le fait parfois. Et à n’en pas douter, il aspire à devenir un jour le Maître, comme lorsqu’il a appris à écrire, à communiquer et à comprendre le monde. La Chine a cette grande capacité de reproduire ; en même temps que sa philosophie et son esprit collectif seront des atouts pour s’approprier le savoir-faire à sa manière... et rediffuser des produits et des méthodes assurément enrichis de sa culture. Mais elle n’en est pas encore là et elle doit modérer sa force pour ne pas susciter la crainte et le rejet. Ce dont elle a conscience. Voilà je crois, le sens et l’expression de l’hégémonie chinoise. L’hégémonie américaine est d’un tout autre ordre : 
...
Il sera plus simple – et plus rapide à décrire – car il est plus proche de nous et se comprend mieux. On est toujours émerveillé ou irrité, c’est selon, de la capacité de nos amis américains à concevoir des produits qui correspondent à nos goûts et à nos besoins. Souvent même à les anticiper ou à les susciter. Des goûts et des produits qui sont diffusés dans le monde entier et qui parviennent à pénétrer toutes les cultures. Dieu sait (on peut l’invoquer pour un pays dont le président prête serment sur la Bible) si les américains ont pourtant une identité forte ; si assurée qu'elle peut nous indisposer. Et pourtant, ils parviennent à inventer des produits qui sont en quelque sorte des synthèses de tous les goûts et de toutes les envies du Monde. Tout simplement parce que le peuple américain est lui-même une synthèse ! Et que ce melting-pot permet naturellement de la concrétiser en produit. Mû par une incroyable volonté qui a pour moteur la réussite, d’abord individuelle (la mesure et le carburant en étant le dollar) et collective (le moteur étant le patriotisme). Mais aussi par une forme de cynisme selon lequel la fin, quelle qu'elle soit, justifie les moyens y compris à l'égard des plus proches alliés : par exemple le cynisme, pour ne pas dire l'irresponsabilité, de se servir de l'indispensable lutte contre le terrorisme pour mener grâce aux cybertechnologies une autre guerre, économique celle-là.

Concluons sur notre sujet : il y a là deux manières à l'ADN différent, l’une asiatique et l’autre occidentale, de prétendre à l’hégémonie. Quels pourraient-être les atouts de l’Europe pour parvenir, si ce n'est à l'hégémonie, au moins au rayonnement qui lui permettrait de jouer dans la cour des Grands ? Quel est l'ADN de l'Europe dont même les frontières semblent imprécises ? Sans pessimisme excessif, j’avoue ne pas voir de réponse. Et pourtant, si l'Europe ne parvient pas à la trouver par elle-même, elle n'aura qu'une Histoire mais pas d'Avenir. 


Nota : si les relations interculturelles – et les risques qui y sont associés - vous intéressent, je vous recommande le blog de Benjamin Pelletier sur la gestion des risques interculturels.


Et pour ceux qui souhaitent approfondir leur connaissance de la Chine, deux livres passionnants : Le Grand livre de la Chine de Claude Chancel et Libin Liu Le Grix (Ed° Eyrolles) et Quand les Chinois cesseront de rire, le monde pleurera de José Frèches (XO Editions).

Sur les Etats-Unis : Histoire des Etats-Unis - Ouvrage sous la direction de Bernard Vincent  (Coll° Champs - Ed° Flammarion)