mercredi 1 février 2017

Les biais cognitifs, pires ennemis du veilleur (Part. II)

Veille et altération du jugement : les biais cognitifs en cause


J’avais traité dans un précédent article les principaux biais cognitifs auxquels le veilleur est exposé. Il doit bien en connaître les mécanismes pour s’en prémunir et ainsi assurer un traitement de l’information le plus rigoureux possible. Nous avions abordé le biais de disponibilité, l’ancrage mental, l’effet de halo et l’effet de cadrage, qui affectent le jugement ; mais aussi quelques biais mnésiques qui, eux, affectent la mémorisation. Vous retrouverez l’article ici.

Pour des raisons de format, je n’avais pas traité trois autres biais cognitifs importants : l’effet d’ambigüité, l’effet de dissonance cognitive et le biais culturel. Nous allons en décortiquer les mécanismes de manière à ne pas tomber dans leurs filets. Il en va de la juste appréciation du veilleur... et par suite du résultat final de son travail qui pourrait s’en trouver pollué.

L’effet d’ambigüité : limites et difficulté


Il a été mis en évidence à partir du constat selon lequel on tend à éviter les options pour lesquelles on manque d’information. Le ressort est psychologique : c’est en fait une manière d’éviter la difficulté ou le risque d’échec. En ne traitant pas ce qui nous échappe, on s’évite de devoir prendre conscience de nos limites...

L’effet d’ambigüité guette le veilleur dans ces situations : 

  • au début d’un processus de veille ou d’une nouvelle thématique,
  • lorsqu’il est confronté à un sujet complexe à appréhender, plus encore lorsque la complexité lui apparaît à mesure qu’il avance dans son travail
  • lorsqu’il s’est trouvé sous le coup d’un autre biais cognitif qui l’a empêché de réunir toute l’information utile (c’est connu, les biais cognitifs chassent en bande !!!).

Typiquement, un habile influenceur, un groupe de pression ou la convergence naturelle du plus grand nombre (auquel le web est très sensible) a pu conduire à un effet de cadrage (voir l’article initial). Vous avez ainsi collecté un important volume de données conformes au cadre. Cet effet de saturation, de prépondérance, a noyé d’autres informations majeures (mais plus rares) dans la masse. Elles vous ont échappé ou ont été mal évaluées. L’effet d’ambigüité prend alors le relai de l’effet de cadrage. Parce que vous manquez d’informations, vous risquez d’éviter des options qui pourtant mériteraient d’être explorées !

La parade : en premier lieu, dépolluer l’information lorsqu’on détecte un biais de cadrage : démarche d’influence, processus de masse... Avoir également conscience de cet effet d’ambigüité permet de creuser des options pour lesquelles on manque pourtant d’informations. On peut alors travailler à partir d’hypothèses dont on va regarder en quoi elles peuvent se vérifier. On procède par induction et/ou abduction (raisonnement intuitif duquel on écarte seulement ce qui demeure a priori excessivement improbable –une telle démarche est notamment facilitée par le brainstorming). C’est en quelque sorte la créativité du veilleur, son flair, son intuition... Qu’il devra abandonner pour redevenir factuel dès lors qu’il aura trouvé une ou plusieurs pistes qui lui avaient jusqu’alors échappées (rappelons-nous que c’est parfois parce que d’autres auront voulu les brouiller, par effet de cadrage entre autre).

L’effet de dissonance cognitive : quand la logique nous trompe

Notre cerveau, cet outil puissant, privilégie par dessus tout la logique. Souvent elle nous sauve. Mais parfois elle peut aussi nous perdre. La dissonance cognitive est à l’intelligence ce que l’illusion d’optique est à la vision. Notre cerveau nous trompe pour conserver sa logique. Il ajoute, retire ou réaménage des informations pour réduire la dissonance cognitive. Et comme pour l’illusion d’optique, on est certain d’avoir construit une réalité... Jusqu’à ce que la preuve contraire indiscutable soit apportée. Et souvent on éprouve alors un certain malaise au moment de cette prise de conscience, quant on n’essaye pas de justifier l’erreur d’appréciation par des arguties.

Comment s’en prémunir : 


Bien comprendre le processus, très bien décrit ici, est une manière de s’immuniser : la dissonance cognitive est souvent provoquée par une manipulation préalable de l’information par un tiers (mais il arrive aussi que l’on tisse soi-même la toile dans laquelle on se fait attraper). Pour donner corps et réalité à cette information altérée, le manipulateur va souvent agir sur plusieurs canaux et/ou par étapes. C’est cette scénarisation de l’information qui va permettre de se convaincre de sa pseudo-réalité, alors que tous les éléments ne concordent pas. Le cerveau, sous l’effet de l’influence ou de l’aveuglement, aura en effet gommé les éléments de dissonance. 

Un autre indicateur doit servir d’alerte : avant d’entrer dans le funeste processus de dissonance cognitive, on ressent de manière confuse un état d’inconfort intellectuel, moral lorsque des valeurs sont en jeux voire affectif selon la situation. Il est alors temps de réagir et de vérifier les éléments qui sont en train de se mettre en place. Avec la connaissance du processus, cet indicateur doit nous alerter et nous faire vérifier les informations, les conditions de leur obtention, la ou les sources qui sont à l’origine... Souvent le manipulateur, à défaut la manipulation, est ainsi dévoilé. 

Le biais culturel


Dernier biais cognitif que nous aborderons, le biais culturel. Contrairement aux deux précédents, point de manipulateur à l’horizon. Cette fois, c’est notre identité profonde qui est à l’œuvre : les croyances, les valeurs, les événements créateurs qui ont construit ce que nous sommes. Voilà un terrible biais cognitif que le biais culturel : parce qu’il se confond tout simplement avec nos racines. 

Et pourtant à l’ère de la mondialisation, il important, lorsque l’on fait de la veille, de comprendre au moins partiellement le sens des informations que l’on collecte par rapport à la culture où elles ont pris leur source ou qu’elles ont traversées. 

Pour s’en prémunir, l’humilité sur sa propre culture est sans doute un atout (il se dit que les Français en manqueraient...) L’ouverture à l’autre aussi. Et la connaissance de sa matrice culturelle également. Enfin la conscience des totems de chaque culture, ce à quoi il ne faut pas « toucher », qu’il faut accepter même si on n’en comprend pas bien le sens ou la logique. En une image, faire de la veille en limitant le biais culturel reviendrait en quelque sorte à regarder le monde avec des lunettes de couleurs. Extension du biais culturel, le biais linguistique impacterait aussi notre manière d’appréhender l’information collectée.

Le site de Benjamin Pelletier permet de mieux comprendre la culture de tous les ailleurs et les risques à ne pas la prendre en compte (souvent le contresens culturel ne pardonne pas).  Pour ainsi chausser les bonnes lunettes. Et insérer le filtre culturel qui convient entre son regard et la matière collectée.

Ces différents biais cognitifs montrent qu’un traitement rigoureux de l’information collectée est un véritable défi si ce n’est une gageure. Tout cela renvoie en fait à la subjectivité du veilleur qu’il faut accepter. Mais qui doit être placée sous contrôle (et autocontrôle) de manière à ce qu’elle ne prenne pas les commandes. Ces processus de contrôle et de validation de l’information collectée, l’analyse critique, le doute raisonnable et le travail en équipe sont de bons moyens, avec l’expérience et l’humilité, pour s’en prémunir. Connaître les biais cognitifs aussi. Espérons que ces deux articles y auront contribué !

lundi 19 décembre 2016

Les biais cognitifs : Pires ennemis du veilleur.

Veille et rationalité

Le veilleur n’est pas rationnel ! Il devrait pourtant l’être. Autant lorsqu’il collecte l’information (phase de traitement rapide) que lorsqu’il l’analyse (phase de traitement approfondie).

Mais humain donc subjectif, le veilleur n’échappe pas aux biais cognitifs : ces mécanismes inconscients qui viennent altérer le jugement. 

Il peut cependant en limiter l’impact sur son travail à deux conditions : les connaître et SE connaître. Car chacun, selon sa personnalité, n’est pas également sensible à tous les biais cognitifs. Et tous les biais cognitifs ne concernent pas le veilleur au même degré.
Cet article présente ceux auxquels le veilleur est le plus exposé. En les connaissant, il pourra mieux s’en prémunir. Jamais totalement, car en la matière, l’humilité est de rigueur. Elle est même la meilleure des protections : Se savoir faillible est la condition initiale de la vigilance, qui permet de minimiser l’impact de ces biais. 

Le biais de disponibilité : 

Privilégier l’information aisément accessible. 
C’est évidemment celui auquel le veilleur est le plus exposé (mais aussi contre lequel il est normalement le mieux immunisé).

Solution : Les requêtes complexes, les moteurs de recherches alternatifs ou spécialisés, (la base de son métier). Normalement, c’est un biais dans lequel il ne tombe pas. Mais certains thèmes sont tellement « pollués » par une information disponible de faible valeur qu’il n’est pas toujours facile d’apurer les résultats.


L’ancrage mental :

Influence de la première impression sur le jugement. 
Plusieurs formes de « premières impressions » - construites très rapidement - c’est leur caractéristique :
  • à partir de connaissances ou d’expériences, positives ou négatives, précédemment acquises,
  • fondée sur l’intuition,
  • par rigidité d’esprit (défaut que doit compenser autant que possible le veilleur).
Certains auteurs distinguent l’ancrage mental, qui serait le produit d’un acte réfléchi, de l’ancrage émotionnel qui serait inconscient. En fait, l'ancrage mental n'est jamais totalement réfléchi. Et s'agissant du veilleur, il n’est normalement pas dans l’émotion lorsqu’il traite l’information. 

Pourtant, il me semble que la frontière n’est pas si nette. L’intuition en particulier mixe l’émotionnel et le rationnel. Elle peut donner le meilleur comme le pire. Et mérite parfois d’être prise en compte dans un travail de veille, à condition d’en avoir conscience et d’en vérifier scrupuleusement les résultats.


L’effet de halo, qui peut être le prolongement de l’ancrage mental : 

Processus de perception sélective à partir d’une première impression marquante. L’effet de halo se rapproche d’une certaine manière du biais de confirmation : le veilleur  pris dans le halo sélectionne alors plus aisément ce qui vient conforter sa première impression.
Solution : Pondérer ses premières impressions, avoir conscience de sa subjectivité. Mais aussi analyser l’information d’abord pour ce qu’elle est avant d’établir ou de rechercher les liens existants ou possibles (l’effet de halo conduit souvent à préjuger de liens avant analyse).


L’effet de cadrage :

Influence liée à la manière dont l’information se présente / est présentée. 
Un biais cognitif à deux visages : 

Les circonstances de la collecte peuvent conduire à un effet de cadrage (l’information dont on vient de prendre connaissance donne par exemple une connotation particulière à celle qui suit, cette séquence étant pourtant le fruit du hasard). 

Mais cet effet de cadrage peut aussi être, plus ou moins volontairement, produit par celui qui est à l’origine de l’information. En effet, l’influence – et d’une manière générale toute communication – vise à un effet de cadrage plus ou moins marqué. 

Solution : Savoir détecter ces biais de cadrage permet au veilleur d’accéder à une clé de compréhension majeure : quelles sont les causes et les ressorts du cadrage par l’émetteur de l’information – ou le transmetteur. Les comprendre est souvent riche d’enseignements. Au point qu'il est souvent nécessaire d’orienter spécifiquement les recherches pour approfondir ces mécanismes d’influence.


Il y a enfin des biais qui ne sont pas directement liés au jugement mais à la mémorisation (biais dits mnésiques – et non pas amnésiques comme on peut le lire parfois !! Affection alors funeste pour le veilleur). Ils impactent bien évidemment le travail de veille : 


L’effet de récence : 

Mieux se souvenir des dernières informations collectées. 
Ce biais est souvent négligé par le veilleur. Pourtant la masse d'informations à laquelle il est exposé, "l'Infobésité", favorise presqu'inévitablement l'effet de récence. Encore plus si l'on veille les réseaux sociaux où un post chasse l'autre.

En lien, un article intéressant de Futurs Talents sur les 9 dysfonctions de l'Infobésité


Solution : Classement minutieux et logique de l’information collectée ; indexation multicritères de cette information. Puis travail régulier de relecture (rapide) pour rapprocher, discriminer... auquel doit être associée la redéfinition régulière des besoins correspondant à l'état - évolutif - de la veille.

Combien de veilleurs collectent trop, sans prendre ce temps d'analyse. Où s’y engagent lorsque le volume d’informations est tel que l’effet de saturation est déjà là, produisant ses effets délétères : compréhension faussée ou approximative, découragement voire abandon (à l'approche rationnelle se substitue alors une approche plus intuitive, secondairement habillée de rationalité - ce processus relevant de la théorie de la rationalité limitée mise en lumière par Herbert Simon).

D’où l’importance d’établir les liens utiles à mesure de la collecte, sans attendre que le temps et l’oubli fassent leur œuvre. 

Des outils aident à limiter cet effet de récence : utiliser Zotero par exemple, pour construire vos « bibliothèques intelligentes ». J’y ai consacré un document-ressource que vous trouverez ici.

. . .ou en cliquant sur l'image


Ces quelques biais ne sont pas les seuls à nous tendre leurs pièges. D’autres viennent mettre en difficulté nos capacités de jugement : effet d’ambigüité, effet de dissonance cognitive ou biais culturel. Nous aurons l’occasion d’y revenir dans le prochain article.

vendredi 16 septembre 2016

Cash investigation : Leçons de lobbying ?

Abstract : Le lobbying a mauvaise presse. L'émission Cash investigation en a fait sa cible en s'intéressant à l'industrie agroalimentaire. On y voit les deux faces du lobbying : la plus sombre, celle où des scientifiques acceptent contre rémunération d'avancer masquer, de tromper, de déstabiliser. Celle, acceptable et logique, où l'on voit des industriels défendre auprès des parlementaires leur point de vue. Mais par l'amalgame et la scénarisation auxquels l'émission se livre, les deux approches sont frappées du même sceau de l'infamie.
C'est oublier d'autres vecteurs d'influence : la presse ou les associations elles-mêmes qui en font un usage aussi fréquent qu'efficace.  D'ailleurs, n'ont t'elles pas plus d'influence que l'industrie ? Ne seraient-elles pas les inspiratrices d'un fameux article 7 de la loi Sapin 2, votée en juillet 2016 en première lecture à l'Assemblée nationale  qui stigmatise et place sous étroit contrôle ce lobbyiste, ainsi diabolisé ? 

En France, le lobbying a mauvais presse. 

Il est pourtant l’un des 3 volets de l’intelligence économique avec la veille et la sécurité. L’IE n’est elle-même pas beaucoup mieux lotie au plan de la réputation et cela bien injustement : maîtriser l’information stratégique est indispensable à toute entreprise qui veut prospérer. Et c’est possible sans contrevenir à la loi ni se comporter de manière déloyale.

C’est ce lobbying qu’a choisi de cibler Elise Lucet ce mardi. A partir du thème « L'industrie agroalimentaire : business contre santé » (que l'on peut revoir ici), le magasine Cash investigation diffusé mardi et suivi par près de 3 millions de personnes, a voulu démontrer comment l’influence s’exerçait, s’appuyant sur deux exemples sans lien entre eux :

  • L’utilisation du sel nitrité dans le traitement de la charcuterie industrielle.
  • L’étiquetage nutritionnel des aliments.

Ce faisant, l’émission a procédé par amalgame - ce qui lui arrive parfois... Jugeons-en :

La face sombre du lobbying :


La journaliste nous emmène d’abord dans une intéressante enquête aux Etats-Unis où l’on voit, sous l’ère Reagan, un industriel de l’agroalimentaire intégrer comme Secrétaire d'Etat l’administration fédérale et soutenir l’usage du sel nitrité qui était alors déjà mis en cause pour ses conséquences néfastes sur la santé. 

Mais surtout dans laquelle des scientifiques sont convaincus d’avoir été payés pour rédiger des contre-rapports visant à discréditer des travaux démontrant l’existence de ces risques pourtant réels. L’un d’eux, interviewé, est habilement conduit à la confession par la journaliste : il sait avoir agi contre toute éthique, ne servant aucune vérité scientifique. Il reconnaît d'ailleurs, sincèrement contrit, avoir instillé le doute sur la réalité du risque dans un rapport rédigé pour le compte de l’organisation professionnelle qu’il l’a payé.

Voilà pour la face sombre (1) du lobbying : avancer masqué, tromper, déstabiliser... Mais le lobbying n'est pas que cela !

(1) Ajout consécutif aux révélations de l'affaire des "Bahamas Leaks" (voir cet article du Monde) :
On imagine le rôle qu'a pu jouer l'ancienne commissaire européenne à la concurrence, Neelie Kroes, lorsque l'Union européenne a débattu des questions concernant les sociétés offshore et les paradis fiscaux... On est là dans la face la plus sombre ce que peut être l'influence. Ou plus précisément le trafic d'influence... Ce qui n'est pas la même chose !

La face claire : influence, think tank et représentants d'intérêts


C'est celle qui reste dans l’esprit originel du lobbying : lobby, vient du terme anglais couloir, le couloir d'accès à la Chambre où le citoyen pouvait venir alerter - et influencer - son député sur une question qui le concernait).  tel qu’il peut se concevoir, tel qu’il est admis par la loi.

Dans le cas soulevé par Cash investigation, l’industrie agroalimentaire craint logiquement l’information nutritionnelle par le code « Nutriscore », dit 5C pour 5 couleurs, de vert à rouge.


Reconnaissons que le « feu orange » ou le « feu rouge » n’invite pas à l'achat. Au nom d’une information claire du consommateur, c’est pourtant l’option retenue par le Haut conseil de la santé publique qui, en pourfendeur du gras, du sucre et du sel est dans sa logique institutionnelle.

Sachant la ministre de la santé favorable à cette option, les lobbyistes mobilisés par les industriels ont naturellement conduit des actions d’influence - ou de contre-influence si l’on regarde cela de leur point de vue. Non pour refuser toute information du consommateur (qui de toute façon existe déjà). Mais simplement pour la rendre moins anxiogène. 

On le sait, le saucisson ou les chips, ce n’est pas bon pour la santé ! Pas plus que la pâte de cacao et d’huile de palme ou les bonbons !! Alors, les industriels proposent au moment du vote de la loi de préparer des argumentaires visant à soutenir une alternative qui n’a rien de choquante :

Ces propositions permettent aux députés de les intégrer à leurs amendements s’ils y sont favorables. Cette démarche n’a rien de malhonnête. Elle est autorisée par la loi (autant que le représentant d’intérêt est déclaré comme tel et figure dans la liste de chacune des assemblées). On parle dans ce cas de lobbying normatif.

Il ne s’agit pas de manipuler, encore moins de tromper. Il s’agit d’argumenter en sa faveur auprès de la représentation nationale pour espérer convaincre. 

L'alternative proposée : Nutri-Repère


La démarche repose sur l'idée que le consommateur, qu’on peut imaginer normalement intelligent, est capable de comprendre une information chiffrée représentée en pourcentage… Mais sans ce fameux rouge inquiétant qui renvoie bien évidemment aux notions de danger et d’interdiction, aux antipodes de tous les principes commerciaux.

Hors de tout jugement de valeur sur chacun des étiquetages, la démarche est celle d’une action d’influence normale, qui dans une démocratie doit être comprise et acceptée. 

S'agissant d'influence, les associations de consommateurs, celles acquises aux questions de santé ou les associations écologistes disposent des mêmes droits qui leur permettent d’alerter la représentation nationale - et l’opinion publique - sur leurs propres positions. Ce qu’elles ne manquent d’ailleurs pas de faire et tant mieux pour la démocratie. 

Avec en plus l’appui d’une presse souvent plus acquise à leur cause qu’à celle de l’industrie et plus généralement des entreprises, qui sont pourtant nos emplois.

Cash investigation, vecteur d'influence... 

Or, en présentant dans la première partie de l'émission l'influence sous un angle extrêmement négatif, à juste titre pour ce volet de l'émission, la seconde partie sur l'étiquetage suggère que la démarche est d'un point de vue moral du même ordre. C'est là qu'est l'amalgame, adroit et scénarisé. Qu'on ne détecte que si l'on est un peu éclairé sur la question. 

Pourtant, même Cash investigation sait mener de très efficaces actions d’influence auprès de nos députés : 

Rappelons-nous : Elise Lucet a pesé de tout son poids médiatique lors du débat sur le secret des affaires à l’Assemblée Nationale. En 2014, la proposition de loi, qui réunissait des députés de la majorité comme de l’opposition, devenue amendement à la loi Macron en 2015, a fini par être écartée sous la pression très forte qui avait été habillement orchestrée (sur le thème d’une sorte de théorie du complot « des puissances de l’argent » contre le droit d’informer et d'alerter, auquel l’option publique s’était montrée sensible). C'est en fin de compte le Parlement Européen qui a finalement voté en avril 2016, à une très large majorité (503 pour - 131 contre), un règlement protégeant les intérêts des entreprises européennes auxquelles on donne enfin les moyens juridiques de protéger leur secrets (voir le texte complet et sa résolution ici). Non contre la presse, dont le texte reconnaît aussi les droits, mais contre les prédateurs de toute nature qui cherchent à déstabiliser leurs concurrents ou à les piller.

Un reportage sur les lobbyistes qui tombe à pic !


C'est le même combat et peu s'en faut les mêmes acteurs, chevaliers blancs de la transparence, qui ont inspiré l'article  7 de la loi Sapin 2, votée en juin en première lecture par l'Assemblée nationale : Il a pour but de contraindre toute personne, organisation, entreprise... qui entretient un échange avec les pouvoirs publics ou la représentation nationale en vue de défendre ses intérêts de s'enregistrer auprès de la Haute autorité de la vie politique, le plaçant de fait sous le contrôle de 7 institutions ! (voir à ce sujet l'article d'Alain Juillet dans Les Echos) Ce sont les lobbyistes qui sont en ligne de mire. Ce projet de loi, discuté au Sénat pratiquement au moment du reportage, n'est pas au terme du processus législatif.  Mais il sera intéressant d'en regarder l'évolution (en comparant parallèlement les dispositions relatives à la protection des lanceurs d'alerte). Derrière tout cela, il y a un autre combat - certains parlent même de guerre : celle de l'information qui est la clé de la compétitivité d'une entreprise.

Tout ce qui vient  handicaper notre tissu économique national est une opportunité pour les concurrents à l'international. Nos entreprises ne gagneront pas la course avec des semelles de plomb ! Sans compter que tous ces handicaps sont autant d'épouvantails pour celles qui souhaiteraient installer leurs centres de décision en France (une tendance lourde que reprenait en mai le Figaro dans un article "Londres écrase Paris sur les nouveaux sièges sociaux").







mercredi 27 juillet 2016

Terrorisme : Experts égarés et radicalisme juridique


Abjects !

D'Orlando à l'église Sainte-Thèrese en passant par la Promenade des Anglais.

Cela pourrait laisser penser à un itinéraire touristique. Mais cet été, c'est un chemin de mort.
L’attentat d’Orlando venait juste de se produire : mon dernier post, avant de prendre quelques vacances, traitait de l’armement à envisager pour les agents de sécurité privée. Ces vacances qui m’ont amené à deux pas de Nice où un nouvel attentat a fait 84 victimes innocentes le 14 juillet. Et hier, après les enfants de la Promenade des Anglais, ce prêtre assassiné par des individus que DAESH présente comme des combattants. Barbares et incultes, ils dévoient les hommes et les idées, jusqu’aux mots :

Un terroriste n'est pas un combattant

Un combattant, au sens militaire, est quelqu’un qui affronte un autre combattant, lui-même armé et prêt, qu’il veut vaincre selon les lois de la guerre. Car la guerre, pour horrible qu’elle soit, a des lois. Le combattant se confronte au risque et montre du courage. Il respecte un code de l’honneur : je relisais il y a peu « Le grand cirque » de Pierre Clostermann, Compagnon de la Libération dont j’ai eu l’honneur de serrer la main dans mon « jeune temps ». Cet homme qui, comme la plupart des Chevaliers du ciel, s’interdisait de tirer sur un ennemi abattu… qui serait pourtant peut-être celui qui le placerait dans le viseur lors d’un prochain combat. Voilà des combattants ! 
Je suis donc toujours heurté lorsque des commentateurs, journalistes pourtant si précautionneux par ailleurs, affublent de ce titre de vulgaires terroristes. Car oui être terroriste relève de la dernière vulgarité, celle qui leur fait quitter l’Humanité qui nous rassemble.

Des experts égarés

Au sujet du terrorisme, des experts nous racontent d’ailleurs que ce serait une notion floue… Rappelant que dans les années 40, nos résistants étaient ainsi qualifiés par l’occupant. Non, trois fois non ! Ils étaient des combattants, agissant pour une juste cause ! Certes sans uniformes et à couvert, mais pour compenser l’immense déséquilibre des forces et nous permettre de retrouver honneur  et liberté confisqués.

Halte à ce terme de "Cibles molles" !

Ces mêmes experts utilisent souvent une autre notion que je trouve aussi choquante : celle de « cible molle ». Ils pronostiquaient d’ailleurs que ces « cibles molles » seraient privilégiées par les terroristes. Ce qui arrive en effet. Mais le pronostic semblait hélas si facile !

Oui, un prêtre de 84 ans est une « cible molle ». Oui des enfants qui sont au feu d’artifice sont des « cibles molles ». Ces experts eux-mêmes, comme nous tous, sommes des « cibles molles » si l’on se place du point de vue du terroriste. C’est même leur objectif, aux terroristes : nous transformer, psychologiquement, en « cible molle ».  Autrement dit en cible potentielle ayant conscience de n’être rien face à une kalachnikov, un camion de 20 tonnes ou un djambia. Cette notion de cible molle contribue à la dépersonnalisation, ce que poursuit le terroriste. Alors de grâce, si l’un de vous, expert, vous égarez sur mon blog, prenez le temps de la réflexion. Car les mots ne sont pas neutres : Les cibles molles peuvent en avoir assez de l’être… Et ainsi se durcir. On sait le Français réactif et facilement révolté tendance "sanguin" lorsqu’il est poussé dans ses retranchements. L’histoire n’a cessé de le montrer. C’est d’ailleurs ce que craignent nos représentants. Qui rappellent que l’Etat de droit est notre meilleure arme. 

De l'état de droit au gouvernement des juges... et des idéologies

Le droit, une arme suffisamment affutée…? 

Sur plusieurs centaines de fichés S pour faits de terrorisme, moins d’une quinzaine seraient sous bracelet électronique (moins un, le terroriste abattu par la BRI hier). Et ces bracelets électroniques ne permettent pas la géolocalisation. 

Ou plus précisément, le contrôle sourcilleux de la CNIL, saisie pour avis par le Ministère de la Justice en juillet 2008, imposait la plus grande prudence dans l’exercice de cette mesure (la délibération de la CNIL consultable ici). C’est ainsi que le placement sous surveillance électronique mobile a été restreint aux seuls individus déjà condamnés à une peine d’au moins 7 ans. Alors à titre préventif, on ne veut même pas l'envisager. Serait-ce pourtant, au regard de la menace une telle atteinte à nos principes républicains !

S'agissant des mesures préventives, souvenons-nous aussi que la détention était "préventive" jusqu'en 1970 pour devenir provisoire puis dans les années 80 encore évoluer. Le législateur décidait qu'elle ne devait plus être qu'une mesure "exceptionnelle". A cela s'est ajoutée par la loi Guigou la présomption d'innocence qui, poussée jusqu'à l'excès, ne permet plus de tenir une posture préventive. Et le renforcement des droits des auteurs d'infractions engendrant la complexification de la procédure pénale n'a pas eu de cesse dans le courant des années 90 et 2000. Au point qu'aujourd'hui, le travail d'un enquêteur ou d'un juge est semé d'embuches purement procédurales qui sont autant de causes possibles de nullités. Et cela sans justifications réelles du point du vue des libertés, assurément. C'est d'un véritable radicalisme juridique dont il s'est agi. Nous sommes probablement la seule grande démocratie au monde à être aller jusqu'à ces excès que seules des visées idéologiques expliquent. En situation d'état d'urgence et de péril tel qu'il se présente, la détention devrait (re)-devenir effectivement préventive.

Comment aussi invoquer ces principes républicains auxquels nous tenons tous lorsqu’au nom de la Liberté, des lieux de cultes réputés pour leur approche radicale restent ouverts. A moins qu’on craigne qu’une fois fermés, ils deviennent clandestins. 

Comment peut-on comprendre qu’en mars 2016, le Conseil d’Etat a pu suspendre pour vice de procédure la fermeture d'une mosquée de Seine-et-Marne où avaient été constatés des appels à la haine et au jihâd (voir ici). En quelque sorte l’Etat condamné par lui-même. Pourtant l’état d’urgence voté en novembre 2015 prévoyait bien ce type de mesure. 

Même le juge Trévidic, pourtant loin d'être naïf, déclare aujourd'hui dans un article de l'Express, alors qu'il a eu face à lui l'assassin du prêtre : "Je ne pouvais évidemment pas imaginer qu'il tuerait un prêtre dans une église." Ces actes sont évidemment inimaginables pour l'homme normal. Mais lorsqu'on est juge, enquêteur ou responsable politique, on doit savoir qu'hélas que le pire est possible. Et d'avoir alors le courage de l'envisager sérieusement pour restreindre drastiquement la liberté de quelques uns pour assurer la sécurité de la multitude.

Et que dire de ces magistrats qui déclarent que "l'intéressé présentait tous les gages nécessaires à sa remise en liberté". Connaissent-ils la Taqiya ou l'art de la dissimulation prônée par Daesh (qui fournit même sur ses sites la manière détaillée de la mettre en oeuvre).

On a le sentiment d'une très grande naïveté ou d'un état de faiblesse incompréhensible.

Tout cela conduit à ce que même un Etat disposant aujourd'hui d'un état d’exception (l'état d'urgence) se montre faible. Parce qu’un gouvernement des juges est l'oeuvre : administratifs, judiciaires ou autres autorités indépendantes comme la CNIL, pour ne pas parler des autorités supra-nationales comme la Cour Européenne des Droits de l'Homme (qui ne manque jamais une occasion de condamner la France) ou de quelques idéologues drapés leurs certitudes, beaucoup font du droit une religion... en voie de radicalisation !

Alors appelons-en à Montesquieu : si on revenait à l'Esprit des Lois... Ne serions-nous pas plus efficaces, plutôt que d'en regarder à peine le bout de la lettre ! 



Cette application ferme et déterminée de la loi, fidèle à l'esprit d'un état d'exception que justifie la situation,  n'a pas pour objectif de protéger une catégorie de la population mais bien la Nation dans son ensemble, dont les communautés qui à leur corps défendant partagent le Dieux dévoyé par les terroristes. 

mardi 14 juin 2016

Sécurité privée, terrorisme et armement.


Orlando, de la fête aux larmes


L’attentat terroriste d’Orlando a montré une nouvelle fois la barbarie à laquelle conduit le fanatisme religieux. On ne peut en cette période que se sentir proche des États-Unis, pays de liberté, confronté à des faits de même nature que ceux survenus à Paris. Et bien sûr avoir une pensée pour les familles et pour les victimes dont on est solidaire. Cet acte odieux m’inspire aussi, au moment où ce faux débat s’amorce, qu’on ne peut répondre à un affreux communautarisme par un autre, même s'il est pacifiste. Si le criminel a bien visé un club gay, c’est bien au-delà, notre humanité et notre culture emprunte de tolérance qui sont visées (on se souvient qu’en France un attentat contre un club échangiste avait été évité voici quelques mois - au Bataclan  et aux terrasses des cafés, c'était simplement la fête et la jeunesse qui étaient visées). Restons donc soudés autour des valeurs qui nous unissent plutôt que de mettre en avant ce qui nous distingue. Me voici éloigné de mon sujet. J’y reviens donc :

La sécurité privée face au terrorisme, la question de l’armement

La présence d’un garde armé à Orlando


Cet attentat a cela de singulier qu’il s’est déroulé malgré la présence et l’intervention d’un garde armé dans le club. La question de l’armement des agents de sécurité, jusqu’alors exclue en France sauf pour les transports de fonds et quelques rares cas d’agents de protection rapprochée, avait été rapidement soulevée après les attentats de Paris.

Or la présence de ce garde armé n’a pas permis d’éviter la fusillade dont le bilan est très lourd : 49 morts et plus de 50 blessés (soit une centaine de victimes sur un total d’environ 350 personnes présentes dans le club). Ce garde spécialement embauché par le club et assurément opérationnel (policier par ailleurs, ce qui ne serait pas possible en France) n’est pas en cause. 

Question d’asymétrie

Ce qui est en cause, et ce qui doit conduire notre réflexion, c’est l’asymétrie entre un terroriste et celui ou ceux qui assurent la sécurité courante, qu’elle soit publique ou privée.

Le fusil d'assaut AR 15 utilisé à Orlando

Le terroriste utilise une arme de guerre, dont les caractéristiques sont une cadence de tir élevée et des munitions puissantes (un simple mur, un meuble ou une carrosserie ne protègent pas contre ces tirs). Le garde ne peut, au mieux, que disposer d’une arme de poing. Asymétrie aussi s’agissant du tir lui-même : Alors que le terroriste tire aveuglément sur toute personne à sa portée, l'agent doit avoir une ligne de tir dégagée pur atteindre le criminel sans risque de faire une victime innocente. Asymétrie enfin parce que le criminel bénéficie de l’effet de surprise, du mouvement de panique...

Bref, tous ceux qui voient dans l’armement des agents de sécurité privée une solution satisfaisante se trompent. Et l’on ne pourra pas mettre un membre du GIGN ou du RAID devant chaque cible potentielle, dont la force est d’ailleurs au moins autant l’action collective et méthodique que les capacités individuelles.

Alors faut-il que nos agents de sécurité demeurent sans moyen de défense ? Non !

Quel type d'arme envisageable ?


Entre l’arme de poing délicate à mettre en œuvre, comme je l’évoquais dans cet article, et rien, absolument rien comme c’est le cas aujourd’hui, il existe des solutions intermédiaires. Les armes non létales ou plus précisément à létalité réduite sont une solution à envisager sérieusement. Je pense en particulier à la bombe lacrymogène. Les conteneurs à forte puissance (ceux que l’on voit utilisés par les unités de maintien de l’ordre) sont efficaces jusqu’à 7 mètres voire plus. Le grand avantage d’une telle arme est qu’elle est incapacitante même si la visée est imprécise (notamment celle à base d'oléorésine de capsicum à forte concentration). Le terroriste qui ne serait pas totalement neutralisé perdrait assurément de son potentiel, de sa capacité à appliquer des tirs précis... Bien évidemment, les personnes alentours pourraient aussi en être affectées, mais quel est le risque au regard d'impacts de balles.

Questions juridiques et alternatives


Il faut avoir à l’esprit que ces aérosols de forte puissance, par leur contenance nécessairement supérieure à 100 ml, sont des armes classées en catégorie B. Rien n’est donc possible sans que soit aménagée la réglementation sur leur port par des agents de sécurité. Et pourquoi pas par d'autres personnes de confiance qui seraient en quelque sorte habilitées pour détenir ce type de matériel (responsables de lieux de loisir, gardiens "ordinaires"...)

Enfin si la menace terroriste devait se pérenniser, ne pourrait-on envisager d’approfondir la recherche en matière d’armes non létales ? Des solutions alternatives, parfois originales, qui n’ont jusqu’alors pas été retenues, ont été antérieurement étudiées. Peut-être mériteraient-elles d’être reconsidérées à l’aune de ces nouvelles menaces et pourquoi pas de technologies innovantes. 



Protéger notre société, fragile par nature parce qu’elle doit préserver notre liberté et parce qu’elle est habituée à la sécurité, est un défi. Les questions de l’armement des agents de sécurité privée, des moyens des forces de police et de gendarmerie ou des possibilités d’acquisition d’armes de guerre par des terroristes sont de vrais sujets de débat. Mais parce que le terrorisme est dorénavant à mettre au rang de guerre, il faudrait que ces débats soient conduits par ceux qui les animent – la presse ou des mouvements divers – avec le sens des responsabilités. 


En particulier ne pas tomber dans le piège tendu par les terroristes qui veulent désorganiser nos sociétés et susciter les divisions. 
Restons donc unis tout en continuant de débattre avec le sens des responsabilités et de la mesure. Et gardons en mémoire les leçons de la Bataille d’Angleterre : c’est au moment où les bombes tombent sur Londres que la population fait front avec le flegme et le courage qui la caractérisent. La communication était aussi maîtrisée. Mais c’est bien sûr un autre temps et une autre échelle de grandeur (« The Battle of Britain » a fait 30.000 morts). En commun tout de même, le fascisme, l’un érigé sur la suprématie affirmée « d’une race » ; l’autre sur celle d’une religion. Du latin relegere, rassembler... ! Mais cela a dû échapper à ces esprits faibles.





Notre pays vient encore d’être touché par cette folie terroriste. Un policier et son épouse ont été sauvagement assassinés hier soir. Nos pensées vont vers eux, leur enfant dorénavant orphelin, leur famille confrontée à l’horreur et tous les policiers avec qui nous sommes solidaire.

mercredi 20 avril 2016

Deming : Passons de la roue au moteur !

La célèbre roue de Deming...


Tout le monde connaît Deming pour sa célèbre roue : Planifier – Développer – Contrôler – Ajuster. L’inévitable PDCA qu’il a popularisé mais dont la conception revient en fait à Walter A. Shewhart, proche de Deming et inventeur de la théorie des variations...).

Une roue, symbole classique d'itération, et quatre verbes d’action pour atteindre la qualité. Deming s’y était intéressé en mathématicien, par le biais des statistiques qui l’avaient conduit à mettre au point les premières techniques d’échantillonnage (initialement dans le domaine du recensement de la population).

Pourtant, les apports de W. Edwards Deming au management (1900 – 1993) vont bien au delà. 

Un peu à la manière d’un acteur vampirisé par un film à succès, Deming – ou son nom pour le moins – s’est trouvé réduit à une roue ! Quelle injustice pour cet homme qui a fourni à l’entreprise à la fois la roue et le moteur :

Car Deming avait une position exactement inverse : selon lui la qualité ne devait pas être une fin en soi et les chiffres ne pas guider le management de l’entreprise : « Bannir les exhortations, les slogans et les objectifs qui demandent aux employés d’atteindre le zéro-défaut et d’augmenter le niveau de productivité », c’est ce qu’il préconisait. Il avait fait le choix de prendre le contre-pied du taylorisme, ce qui ne l’avait pas aidé à trouver sa place aux États-Unis... Jusqu’à son glorieux retour du Japon où, détaché par son pays après la guerre, il avait directement contribué au redressement de l’industrie nipponne.

Les mathématiques ont souvent conduit à la philosophie. Et Deming le mathématicien a bien plus apporté à la philosophie du management que ne pourrait le laisser penser le principe d’amélioration continue... Qui fait parfois penser à une autre roue... celle dans laquelle ces pauvres hamsters ne cessent de tourner !

En quoi ce qu’il proposait était moteur ?


Des leaders, voire des coaches plus que des managers


« Éliminez les quotas au travail : Remplacez les par le leadership. Éliminez le management par les objectifs : Remplacez le par le leadership. Éliminez le management par les chiffres : Remplacez le par le leadership ». L’arbre du moteur proposé par Deming n’était ni la planification ni le contrôle mais ce fameux leadership - ou la capacité à mobiliser et à fédérer les énergies au profit d’un objectif collectif dans lequel chacun trouve à s’accomplir (ce qui bien sûr nécessite de prendre ses distances avec le concept de lutte des classes qui, au XXIème siècle, fait encore florès au pays de Proudhon et des « nuits debout », un véritable défi pour la France !).


Il ajoutait « Supprimez les obstacles et les barrières qui privent les employés et les managers de leur droit d'être fiers et d'avoir du plaisir dans leur travail. Cela implique l'abolition de la notation annuelle au mérite et du management par objectif, à l'origine des conflits et de la compétition ». Car, ajoutait-il, au sein de l’entreprise « nous voulons de la collaboration et non de la compétition ». 

De la stabilité dans les objectifs 

Peut-être en lieu et place de l’agilité si actuelle... toujours prête à muter en agitation.


Parce que la stabilité, c’est de la sécurité, de la confiance, l’idée qu’on est au moins en partie maître de son avenir. Il préconisait donc des objectifs ambitieux, exigeants mais stables, construits à partir d’une vision du futur qui caractérise celui qui dirige. Et pour les atteindre, des ressources allouées dans le temps « long ». La stabilité n’ayant rien à voir avec l’immobilisme : ce temps et cette vision compensent la nécessité de s’adapter en permanence pour répondre à des clients et un marché en perpétuelle évolution.



Un investissement : le vrai prix


Il ajoutait à tout cela que la politique d’achat au plus bas prix était une maladie mortelle pour l’entreprise car elle impacte nécessairement la qualité. Il insistait pour une approche qualitative intégrée dès la conception, afin de minimiser les contrôles et les ajustements ultérieurs.

Le bonheur au travail !


C’est au total 14 points permettant d’éviter 7 maladies - mortelles disait-il - qu’il avait listé. L’ensemble constitue une stratégie de management globale dont l’objectif est bien la qualité de ce que produit l’entreprise mais dont le moyen est le bonheur – il utilisait le mot mais retenons au moins l'épanouissement ou le bien-être, c’est déjà pas mal - de ceux qui y contribuent ! (ce que démontrent d'ailleurs ces entreprises qui réussissent, auxquelles je consacrais un article)

Alors dépassons la roue et retenons de Deming ce moteur qu’il nous propose : les hommes et les femmes qui conçoivent le produit, qui le fabriquent et qui le vendent (ainsi bien sûr que ceux qui les dirige).

L’homme depuis qu’il s’est redressé a bien compris qu’il devait être agile. C’est même ce qui l’a placé au sommet de la pyramide des espèces. Si les menaces ont moins de crocs et de griffes, il sait que la société actuelle lui impose de le rester. Lui rappeler sans cesse cette agilité vitale est source de stress... Pas nécessairement productif dans la durée. 

Offrons lui plutôt la stabilité et la confiance suggérées par Deming. Indispensables aux temps agités que nous traversons. Et ne nous y trompons pas, Deming savait aussi qu’il fallait être exigeant... dès lors que les conditions de management préalables étaient réunies.


Pour aller plus loin : 

L'Association Française Edward Deming poursuit son objectif : "Ouvrir de réelles perspectives à tous ceux qui veulent établir un management efficace dans le respect de la dignité humaine".

Ici un article complet de la fameuse encyclopédie libre sur Deming (pas d'ostracisme anti-wiki !) qui reprend notamment les fameuses 7 maladies mortelles (mais où vous apprendrez également - entre autre - qu'il est né à... Siouxville !)

Un article en anglais reprenant les 14 principes de management tirés du livre de Deming "Out of the Crisis" (et sa traduction française par Fabrice Aimetti pour ceux qui préfèrent...).

Un bref article du site equationdelaconfiance (Deloitte) sur le management par la confiance qui ne cite pas Deming mais qui s'inspire de sa pensée (comme nombre de conseils en management). Plus complète et très intéressante, une présentation de Laurent Karsenty (CNAM - Ergomanagement) sur les 5 principes pour instaurer un management par la confiance.






jeudi 31 mars 2016

Risque terroriste et sécurité des entreprises



Cette période d’attentats est propice aux avis d’experts :
Alors que certains affirment que le terrorisme est une nouvelle forme de guerre appelée à durer (ils ajoutent alors qu’il faudra s’y habituer), d’autres se voulant rassurants ou souhaitant affirmer « une certaine hauteur de vue » choisissent le temps long pour poser leur analyse : la France y est confrontée sur son sol depuis 3 décennies rappellent-ils. Ajoutant que la dramatisation serait le produit des réseaux sociaux et de l’information continue... 


Ce n’est pas en niant une réalité qu’on la combat : le nombre de victimes par attentat n’a jamais été aussi important (hors aérien), la « scénarisation » terroriste jamais aussi efficace ni le rythme des actions aussi élevé. Auquel il faut ajouter le nombre d’attentats évités (11 en 2015 selon le ministère de l’Intérieur - Et celui récemment déjoué, de grande ampleur semble t-il : l'affaire Reda Kriket, interpellé par la DGSI à Argenteuil). Tout montre qu’en termes de risques la probabilité d’occurrence et l’impact continuent de se situer l’un et l’autre à haut niveau. 

Menace terroriste : l'entreprise en difficulté

Or quelle que soit l’efficacité de nos services de renseignement qui font tout pour éviter ces drames, les terroristes conservent par nature l’avantage : action collective planifiée ou initiative individuelle, attaque au couteau ou à l’arme de guerre, utilisation d’explosifs portés sous les vêtements ou contenus dans des bagages, risque bactériologique voire nucléaire (bombe "sale")... A la multiplicité des modes opératoires s’ajoute une multitude de profils terroristes : issus du banditisme ou primo-délinquants, enracinés dans l’islamisme ou récemment convertis, socialement intégrés ou non... Ils sont recrutés parmi les plus radicaux ou pour les plus faibles selon un processus sectaire ; estimés par l’État à près de 2000, ils sont sans doute renforcés par plusieurs centaines de « combattants » envoyés en Europe par Daech (information Associated Press), grâce à des frontières poreuses. Tout cela constitue à n’en pas douter des signaux précurseurs d’autres attentats. Et les cibles aussi sont multiples comme on l’a vu : organes de presse, salles de spectacle et lieux de loisirs, entreprises industrielles (le 26 juin en Isère), aéroports, métro... La prochaine cible est imprévisible.

Le risque est donc devenu menace permanente et protéiforme. Pourtant, selon une information RTL reprise par le Figaro, les entreprises auraient déjà réduit les dépenses de sécurité à peine trois mois après les attentats de novembre (le budget sécurité avait alors augmenté en réaction de 20 à 30%) ! Au point que le Haut fonctionnaire de défense de Bercy ait envisagé d’alerter les acteurs économiques, en particulier les grandes enseignes commerciales parisiennes, sur leurs responsabilités... 

Directeur sécurité VS Directeur des achats


Cela prouve s’il était besoin que la vie d’un directeur sécurité est bien difficile. Même dans un contexte qui est hélas « favorable » - on n’ose à peine le mot. Trop souvent perçu comme un centre de coût très secondaire, le décideur ultime (souvent le service achat, les questions de sûreté n’étant en général pas jugées stratégiques par la direction) est prompt à rogner le budget sécurité. Et on ne parle souvent qu’en volume, c’est à dire en nombre d’agents mis en place. La qualité et les procédures sont une autre affaire.

La place de la sécurité privée


Les effectifs de sécurité publique, même renforcés par des militaires (normalement plutôt destinés aux théâtres extérieurs...), ne sont pas extensibles et de toute façon d’ores et déjà en sur-emploi. Les espaces privés que sont les entreprises mais aussi les espaces hybrides, espaces publics gérés par des opérateurs privés (aéroports, centres commerciaux...) imposent donc que des effectifs de sécurité privée y soient déployés à hauteur des risques. 


Ces agents de sécurité - pour le grand public des « vigiles » - terme qu’ils n’aiment pas parce qu’ils le trouvent péjoratif - sont en effet là... pour être vigilants. Et cela a bien fonctionné au Stade de France où leur présence a évité un nombre de victimes encore plus grand, l’un d’eux ayant même été en contact direct avec un terroriste qui, empêché, s’est fait exploser. Des agents de sécurité qui pourtant manquent d’une reconnaissance qu’ils mériteraient tant leur tâche est ingrate.


Une nouvelle menace qui impose un changement de paradigme


Alors se posent plusieurs questions, au premier rang desquelles celle de l’acceptabilité des enjeux : 

  • Pour l’entreprise industrielle ou commerciale : d’accepter le vrai prix de la sécurité qu’elle doit à ses collaborateurs et à ses clients, le prix qu’elle coûte vraiment (à l'entreprise de sécurité privée) si elle est bien assurée et cela de manière pérenne (les à-coups missionnels sont par nature contre-productifs).
  • Pour la société dans son ensemble, les citoyens qui la compose, alternativement employés et clients : d’accepter sereinement les contraintes que la période troublée impose - fouilles de sac, port du badge ou présentation de document d’identité selon les circonstances. Et quelle que soit son apparence, son statut ou sa bonne mine. Le bénéficiaire de ces mesures a en effet souvent une attitude paradoxale : il veut qu’on assure sa sécurité mais il n’est pas toujours prêt a en supporter les contraintes. Parfois même, il trouve que les dispositifs de sécurité sont anxiogènes ou liberticides ! Nous sommes en France.
  • Pour les responsables sécurité des entreprises (fonctionnels ; chargés de sécurité en complément de leur métier au sein de l’entreprise dans les ETI ; chefs d’entreprise pour les PME/TPE) : d’accepter que la sécurité ne soit pas simplement transférée à un prestataire ou personnalisée par « un monsieur sécurité » mais qu’elle soit intégrée dans une démarche d’entreprise, globale, méthodique et cohérente. Un véritable changement de paradigme.
  • Pour les entreprises de sécurité privée (et leurs donneurs d’ordre) : d’accepter les contraintes de la sécurité humaine à l’aune des nouvelles menaces. Quel est l’état de vigilance d’un agent entre la 11ème et la 12ème heure de travail quotidien ? Plus encore lorsqu’il a enchaîné une mission de nuit parce que faute d’un salaire suffisant, il cumule les emplois ! Comment gérer la qualité d’une prestation lorsque l’on est tenu de reprendre la totalité des anciens agents qui ont plus de 4 ans d’ancienneté et d’en reprendre 85% pour les autres (pas un autre domaine d’activité ne s’est affligé une telle contrainte) ? Au final, comment donc « monter en gamme » ? C’est pourtant essentiel pour qu’il y ait une véritable reconnaissance de la sécurité privée par les acteurs de la sécurité publique. Ce qui souvent – hélas – fait défaut - parfois de manière injuste d'ailleurs. Assurément, la formation – et la sélection - en constituent l’une des clés. L’action menée sous l’égide du CNAPS a produit des effets mais on n’est qu’au milieu du gué. Et la tentation de contourner les règles est d’autant plus grande que la demande est forte et qu’elle risque de ne pas être durable.  A cet égard, que penser de l'ubberisation de la sécurité privée, évoquée ici sur le site businessmarche.com...! 

Agent de sécurité renforcée : Quel armement ?

Du chemin reste donc à parcourir. Surtout si l’on souhaite aller vers la création d’agents de sécurité renforcée qui pourraient être armés, comme cela semble être l’intention du ministère de l’Intérieur, suivant la recommandation du CNAPS en novembre dernier. A ce propos, une dernière question : quelle arme ? Car jusqu’alors, la posture est celle du tout ou rien : aucune arme actuellement (à l’exception des transporteurs de fonds) ou le projet de pouvoir doter ces agents d’une arme à feu. Ne pourrait-on envisager des moyens de force intermédiaire (ou arme à létalité réduite), efficaces à courte distance ? D’autant que l’arme à feu n’est peut-être pas le moyen le plus facile à mettre en œuvre dans un contexte d’attentat (la plupart du temps, présence d’un grand nombre de personnes dans l’environnement immédiat du ou des terroristes – armement lourd et explosifs utilisés par ces derniers – difficulté à identifier l’intention de l’individu menaçant, notamment s’il est « seulement » présumé porteur d’un gilet ou d’un bagage explosif...). Quand bien même cet agent sera formé (et même s’il était ancien policier ou gendarme), l’usage de l’arme à feu restera des plus délicat...


Les questions sont donc nombreuses. Je vois ces derniers temps des avis très formés et des offres « d’experts » affirmant disposer de LA solution... Allons ! Si c’était simple, elle aurait déjà été apportée. Il me semble qu’assurer la sécurité, c’est d’abord s’interroger (le doute méthodique nous aurait dit Descartes) ; analyser les contraintes (jusque dans les rapports entre sûreté et sécurité, notamment s’agissant de la protection incendie, des alarmes et des évacuations) ; envisager les possibles (en incluant les personnes au profit desquels la sécurité est assurée et qu’il faut savoir convaincre des justes mesures pour qu’elles y adhèrent : c'est l'important sujet de l'acceptabilité des contraintes). Tout cela en restant très concret. Comment donc, sur le terrain, anticiper et réagir au mieux ? Beaucoup de questions... Avec en filigrane, quelques pistes. Car on n’a que peu de temps : celui qui nous sépare des prochains attentats.

jeudi 17 mars 2016

Langue française et soft power

La francophonie, quels atouts ?


Le logo de la francophonie
Nous sommes en pleine semaine de la langue française et de la francophonie. Quel lien avec l’intelligence stratégique ? L’influence bien sûr ! Car en effet, la langue est un vecteur d’influence fort. Le marqueur d’une culture, l’identité de ceux qui la parlent, bref le lien qui unit les hommes et les femmes qui la partagent. C’est donc un bon moyen de commercer (au double sens « d’entretenir des relations » dans son acception que l’on dit « vieillie » ; et dans son sens contemporain de faire du commerce, en monnaie sonnante et trébuchante). A tous ces égards, le français à des atouts à faire valoir :

Dans le monde, 274 millions de personnes le parlent (en comparaison, les anglophones sont 375 millions en langue maternelle, autant en seconde langue nationale et 750 autres millions le maîtriseraient en langue étrangère).

Un extraordinaire potentiel...

Le français se parle majoritairement hors d’Europe : 112 millions de francophones en Afrique et au Moyen-Orient, près de 12 millions au Canada soit plus du tiers de la population du pays mais aussi - et c’est moins attendu - 14 millions aux États-Unis selon le Groupement professionnel des organismes d'enseignement du français langue étrangère. Ces chiffres sont donc bien la marque d’un vecteur d’influence. Parmi les 5 langues les plus parlées dans le monde, le français est en effet, avec l’anglais et l’espagnol, une langue d’échange international (les deux autres, l’indi et le chinois mandarin, n’ont pas cette caractéristique). Une vidéo de 5' sur le sujet ici.

D’ailleurs, la communauté internationale ne s’y est pas trompée : le français est l’une des six langues officielles à l’ONU (avec l’anglais, l’arabe, le chinois, l’espagnol et le russe). Elle est l’une des deux langues du Comité International Olympique (grâce au baron de Coubertin). En Europe, parmi les 24 langues officielles de l’Union (une tour de Babel linguistique !), le français est l’une des trois langues de travail (avec l’anglais qui en fait prédomine - Brexit ou pas - et l’allemand – on observe d’ailleurs qu’à ce titre la traduction des documents en français, y compris sur le site Europa.fr, est assez mal soutenue).

Dans une perspective d’influence, ce qui retient l’attention est ce chiffre publié en 2014 par Challenge’s à partir d’une étude Natixis : en 2050, le français pourrait être la langue la plus parlée dans le monde ! Devant l’anglais !! Cette projection a été réalisée à partir de la croissance prévisible de la population de la zone francophone, singulièrement en Afrique et au Moyen-Orient.

... A condition de le soutenir

Mais bien évidemment, l’étude pondère ce chiffre : il faudrait pour cela que le français demeure la langue officielle dans tous ces pays et qu’il continue d’être effectivement transmis et enseigné à l'ensemble des générations à venir. Bref qu’un travail d’influence permette de conserver au français son dynamisme et son intérêt : commercer aux deux sens du terme comme on le disait plus haut. En fait, l’anglais restera dominant. C’est une tendance lourde soutenue par l’accroissement des échanges mondiaux, physiques et numériques. Comme le latin des temps plus anciens, l’anglais devient la langue d’échange commune. Signe des temps : la langue des affaires s’est substituée à celle des érudits.

Il ne faut donc pas baisser les bras, que dis-je la langue. Des actions très concrètes pourraient être menées pour préserver le rayonnement du français : d’abord ne pas l’associer, comme certains le font, à l’histoire qui a conduit à ce qu’elle s’installe si loin de son berceau, période dont on continue à s’excuser. C’est le propre de toutes les langues que d’avoir accompagné ceux qui sont allés occuper de nouveaux territoires. A cet égard, le monde anglophone ne « vit » pas sa langue de la même manière.

Les Français, mauvais élèves de la francophonie ?

Mais surtout, il faudrait que les francophones – et particulièrement les français – assument leur langue. Un exemple ? Le Congrès mondial du transport intelligent (le véhicules connectés et autonomes) qui s’est tenu en octobre dernier à Bordeaux. On n’a pas oublié d’associer au logo créé pour la circonstance une grappe de raisin (il y a des domaines où le lobbying est efficace et tant mieux). Mais un grain de raison a manqué : l’ensemble du site officiel est en anglais ! Et ne cherchez pas sa version française, elle n’existe pas !! Fort heureusement, en 2017 le congrès aura lieu à Montréal. Le site officiel existe déjà. Et bien sûr, il est en français (avec une version anglaise).



Le véhicule connecté, c’est de l’innovation, c’est un marché, c’est de l’intelligence économique. C’est 274 millions de clients potentiels francophones, qui pourraient théoriquement devenir plus nombreux que les anglophones en 2050... Alors, à l’évidence, il vaut mieux compter sur nos cousins canadiens pour soutenir la langue de Molière comme vecteur d’influence, y compris dans le secteur de l’automobile. La secrétaire générale de la francophonie, Madame Michaëlle Jean est d’ailleurs Canadienne : une américaine d’origine haïtienne qui personnalise à elle seule l’histoire complexe d’une langue et la manière dont elle se diffuse.

Un autre exemple qui montre que l’on doit assumer notre langue : un grand groupe français voici quelques temps avait décidé qu’au siège francilien toutes les réunions se feraient en anglais. Pour marquer la dimension internationale de l’entreprise et permettre aussi à ses cadres d’acquérir l’aisance linguistique qui fait parfois défaut... Après les réactions d’humeur et d’identité très prévisibles, tout le monde fût tenu de jouer le jeu. Très vite, le premier avantage fût que les réunions duraient moins longtemps... Moins de digressions mais aussi moins de contributions ! On s’aperçut bien vite qu’on était plus créatif et plus participatif dans la langue maternelle. Et l’on revint sur la consigne pour n’utiliser l’anglais que dans un contexte international.

A n’en pas douter, une telle idée n’aurait jamais émergé au Québec. Heureusement, le français est défendu hors de France. Alors pourquoi ne pas en faire un véritable instrument d’influence, comme savent si bien le faire nos amis anglo-américains avec la langue de Shakespeare.

Du français à l'influence de la France

Finalement, cette question renvoie à l’influence de la France dans le monde. J’ai donc interrogé mon ami Google (et mon grand ami Qwant, son très bon équivalent français) : la requête « influence de la France dans le monde » ne permet d’obtenir en première page que des résultats renvoyant... à des documents pédagogiques pour la révision du baccalauréat ! Aucun autre acteur pour porter le sujet en première place. Après avoir remercié l’Éducation Nationale, qui fait le travail, on ne peut que regretter ce manque de vision, de présence et de volonté à « diffuser » la France et le français dans le monde. Et l’entreprise a un rôle à jouer dans cette affaire, à son bénéfice.

Du français à l’influence française, que voir d’optimiste qui puisse servir le développement économique et le rayonnement culturel de notre pays, qui puisse nous sortir de cette dépression nationale qui nous gagne : Qu’il est le second pays – ex-æquo avec la Chine – a avoir le plus grand nombre de représentations diplomatiques dans le monde (le français a d’ailleurs longtemps été la langue des diplomates). Que la France et le français sont présents sur les 5 continents. Qu’elle est la deuxième puissance maritime mondiale (les mers, les océans et les ports qui vont avec, on le sait, sont un espace d’échange majeur qui offrent de merveilleuses opportunités). Qu’avec son « exception culturelle » revendiquée et ardemment défendue, la France montre que les règles du commerce mondial ne peuvent tout régir, tout niveler (la dernière âpre bataille date de 2013 lorsque, sous la pression de la France et contre la Grande-Bretagne et les pays nordiques, le cinéma, la télévision, l'Internet et les contenus numériques sont restés exclus du champ des négociations commerciales avec les États-Unis). L’enjeu est de taille : l’industrie culturelle représente, selon une étude d’EY, 75 milliards de CA (plus que l’industrie automobile ou l’industrie chimique) et 1,1 million d’emplois dans le pays, par nature peu délocalisables. Simon Kuper, un journaliste défendant la « cause » dans le Financial Times disait alors que « le monde ne parlant pas le français, il entend rarement ce que disent les Français. De ce fait, c’est le discours anglo-saxon qui prévaut, selon lequel la France est toujours l’adversaire irrationnel du progrès. » (ici l'article en français sur Courrier International)


Affiche Francophonie 2012 : Le français est une chance.

Le français, instrument du soft power

C’est de cette influence de la langue qu’il y va. Le français a des arguments à faire valoir. La culture en est le vecteur et l’économie peut en être finalement le bénéficiaire. Faisons de notre belle langue et de la francophonie un instrument de soft power, concept théorisé par Joseph Nye en 1990 au moment où les Etats-Unis jugeaient leur influence en déclin. Et partageons-en les bénéfices avec tous les pays amis francophones. Parlons donc l’anglais lorsque c’est indispensable et le français le reste du temps. Soutenons notre langue. Si possible sans mélanger les deux... et en continuant d’y mettre des accents. Mais ça, c’est une autre affaire.

vendredi 26 février 2016

Chiffrement : la schizophrénie des États

Dans la bataille juridique et de communication qui oppose les majors du numérique au gouvernement US (rappel de la chronologie détaillée des faits par le Monde Pixels ici), celui-ci hésite entre un chiffrement solide et généralisé et une option "backdoors", risquée à plus d'un titre !

Le contexte : PRISM a traumatisé les entreprises US

Revenons brièvement au contexte : Le scandale PRISM éclate dans les colonnes du Guardian et du Washington Post en juin 2013 : il apparaît que tous les géants américains des NTIC ont fourni à la NSA un accès direct à leurs programmes afin que celle-ci puisse accéder aux données des utilisateurs. Pour lutter contre le terrorisme – ce qui spontanément invite à la compréhension – mais aussi pour collecter de l’information sur les États, leurs gouvernants, les décideurs et influenceurs politiques, administratifs ou financiers... jusqu’à s’en servir au détriment d’entreprises étrangères (ce que j'abordais dans cet article)

Toutes ces firmes américaines, qui ont trahi un temps la confiance de leurs clients – leur raison d’être – ont perdu beaucoup d’argent dans l’affaire et luttent encore pour inverser la tendance. A cet égard, elles n’ont pas toutes vécu les révélations de la même manière : Microsoft a adhéré au programme US-984XN (le petit nom de PRISM) dès novembre 2007, suivi de près par Yahoo, Google et Facebook... Mais Apple a résisté jusqu’en octobre 2012 ! Car assurément, un tel délai est la preuve de sa résistance. Jusqu’à ce qu’il cède... moins d’un an avant la tourmente !

Cela explique sans doute pourquoi, au-delà des circonstances, c’est de nouveau Apple qui prend l’étendard du respect de la relation client et de certaines valeurs lorsque le FBI lui demande de livrer un passe général permettant d’ouvrir un iPhone. Précisément, celui d’un des islamistes radicalisés qui ont tué 14 personnes à San Bernardino. Le FBI le promet, le passe général ne sera utilisé qu’une fois ! Mais personne n’y croit : la confiance a cette caractéristique qu’une fois écornée elle ne se restaure que lentement et à partir de preuves tangibles. Pourtant dans ce cas, c’est une décision de justice du 16 février qui l’ordonne (contestée par Apple qui doit apporter sa réponse – c’est à dire l’outil demandé – aujourd’hui 26 février).

 Des États schizophrènes face à des entreprises réalistes 


L’homme qui traduit le mieux ce dédoublement de personnalité est le directeur de la NSA, l’Amiral Mike Rogers :

Dans l'affaire de San Bernardino, il a apporté sont soutien total au FBI, ajoutant pour donner du poids à son propos que sans le chiffrement, les préparatifs des attentats de Paris auraient pu être détectés (ce dont on doute en France - voir un article du Monde Pixels ici).

Mike Rogers qui affirmait pourtant ce 21 janvier devant le think tank Atlantic Concil que « le cryptage est fondamental pour l’avenir ». Que, s’agissant de son usage généralisé (permettant de sécuriser les échanges commerciaux, financiers...), la question ne justifiait même pas le débat ! Il est allé jusqu'à ajouter qu’il comprenait « les préoccupation relatives à la vie privée », « qui n’ont jamais été aussi élevées » et « qui doivent dorénavant être intégrées ». Et de conclure que sécurité et respect de la vie privée sont deux impératifs qu’il faut parvenir à concilier.
Ces débats, devant une instance de réflexion proche de l’OTAN, ont bien porté sur un chiffrement fort de bout en bout (c’est à dire sans backdoor intégré qui fragiliserait inévitablement tout le dispositif). Le compte-rendu détaillé sur theintercept.com
Quant à la Maison Blanche, elle avait un temps envisagé, sans nuance ni réalisme, l’interdiction légale du chiffrement avant de se replier sur une position d'attente. Toute aussi schizophrène :

L'engagement personnel du président Obama montre l'importance que les US accordent à la question

Le 9 février, Barack Obama déclarait dans le Wall Street Journal que « Notre domination dans le monde numérique nous donne un avantage compétitif dans l’économie mondialisée ». Mais que « Notre avance est menacée par des gouvernements étrangers et des criminels […] qui visent nos réseaux, volent des secrets des entreprises américaines, et violent la vie privée des Américains ». Cette tribune oscille entre une offre de sécurité intégrant entre autres le chiffrement (mais aussi la formation et la sensibilisation y compris au profit des PME). Et, en filigrane, le souhait de garder un double des clés au nom de la sécurité nationale et des intérêts US (l'article complet ici).

Ce qui rappelle les mauvaises pratiques dont les partenaires européens ont déjà fait les frais sous PRISM. L’augmentation d’un tiers du budget alloué à la cybersécurité (soit 19 Mds $) et la volonté de renforcer les partenariats avec les entreprises privées pourraient presqu’être inquiétantes...

Le gouvernement américain aurait avantage à comprendre que cette domination du monde numérique (sur nos outils, nos données, nos vies numériques), qu’il veut préserver à toute force,  devrait au contraire lui imposer de soumettre ces outils et ces services à un contrôle international indépendant (qui n’intégrerait que des partenaires de confiance - la Chine et quelques autres s’excluant de facto). Une sorte de coopétition intelligente, respectueuse de l'équilibre général et des intérêts souverains de chacun. Qu’à défaut, c’est tout le business model qui sera fragilisé ; et que des alternatives concurrentes, souveraines ou « indépendantes », ne manqueront pas de se faire jour. C’est bien la menace dont ont conscience les firmes US du secteur et qu’elles expriment par leur farouche opposition.

Une France qui n'échappe pas au questionnement

Si elle n’est pas leader du monde numérique, la France a de sérieux atouts à faire valoir, avec sa FrenchTech, ses fleurons engagés dans le défi des supercalculateurs, son plateau de Saclay... Elle s’est aussi dotée en octobre dernier d’une Stratégie nationale pour la sécurité numérique (le document complet de 44 pages ici - le communiqué de presse ), dans laquelle est évoqué le développement d’une offre nationale et européenne (l’alternative dont on parlait). Et sur le chiffrement, elle oscille également entre deux postures : à l’occasion de la discussion du projet de loi numérique, la question des backdoors a été envisagée puis abandonnée.

Ayons à l'esprit que l’équilibre de l’économie mondiale repose la capacité à sécuriser les données, leur circulation comme leur stockage. Qu’il s’agisse de banque ou de finance, d’administration, de santé, de commerce ou d’échanges privés (qui concernent aussi des VIP, en situation ou en devenir), toutes ces activités intriquées, dès lors qu’elles ont lieu dans l’univers numérique, doivent pourvoir bénéficier des meilleurs moyens de protection. Et ceux-ci pour être efficaces, tous les experts le savent, ne doivent pas comporter de fragilité par construction.

Quant à l’indispensable lutte contre le terrorisme, c’est aux services de renseignement, en autonomie, en collaboration entre eux ou avec l’aide de tiers experts, de trouver les solutions. Ce que fait très bien la NSA. La guerre contre le terrorisme a déjà servi de prétexte pour livrer une autre guerre, économique celle-là. Il ne s’agirait pas que l’histoire bafouille...